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Edito N°#2

Chères lectrices, chers lecteurs,

pendant des années, la possibilité de voyager en Europe en traversant les frontières sans encombre semblait naturelle. Les passeports tels que nous les connaissons aujourd’hui ne furent introduits qu’en 1920 dans le but d’être supprimés quelques années après. Les frontières permettaient jusqu’alors de séparer des espaces linguistiques, religieux ou géographiques, sans pour autant témoigner d’un caractère politique comparable à celui que nous connaissons actuellement. Aujourd’hui, l’existence de frontières entre les Etats nous paraît tout aussi naturelle que la nécessité, pour certains, de posséder un visa afin de pouvoir voyager à l’étranger. L’année passée l’a montré : le nationalisme, qui va de pair avec la volonté de fixer et de contrôler les frontières est encore et toujours ressenti comme un besoin largement rependu. Malgré tout, les Etats, au même titre que les passeports, sont le produit d’une construction. Nous rattachons chaque Etat à sa propre culture, pourtant il apparaît de façon très nette, en premier lieu dans les régions frontalières telles que l’Alsace, qu’il n’existe pas toujours de cohérence entre frontières culturelles et frontières nationales.

Le psychologue développementaliste Ulrich Schmidt-Denter explique au cours d’une discussion avec le magazine 42, que l’identification sociale et la fierté nationale influent de manière positive sur la stabilité psychique. Pourtant, ce rapport devient problématique lorsque le concept de nation est glorifié et qu’il est utilisé à mauvais escient en prenant pour seul motif celui de s’isoler des autres nations. Ce phénomène est visible dans l’apparition de la Nouvelle droite et dans ce que l’on nomme les « Mouvements Identitaires » dont l’arrière-plan idéologique sera exposé par Gudrun Hentges, chercheuse en sciences politiques. Mais si les Etats relèvent d’une construction, ne serait-il pas possible alors de concevoir un autre modèle définissant notre manière de vivre ensemble au sein d’une démocratie ? C’est ce qu’illustre Ulrike Guérot, professeure en politique européenne, par son idée d’une alternative au modèle étatique qu’elle expose dans la dernière et dixième interview de cette seconde édition.

L’équipe internationale du magazine 42 étant en perpétuelle croissance, il nous paraît d’autant plus essentiel de susciter un échange d’idées et de pensées animées dépassant les frontières nationales. A ce titre, nous sommes heureux de vous présenter deux nouveautés : convaincus que le journalisme en ligne devrait aussi faire l’objet d’une rémunération, et désirant maintenir l’accès au magazine 42 à un public large, nous avons décidé d’adopter un tarif reposant sur le principe « Pay what you want ». Ainsi, chaque lecteur ou lectrice est invité à payer ce qu’il souhaite dans la mesure de ses possibilités. Par ailleurs, et pour le plaisir des yeux, chaque numéro sera enrichi d’une collaboration artistique. Nous avons l’honneur de bénéficier, pour cette édition, des illustrations du photographe Hiro Matsuoka.

Il ne me reste plus qu‘à vous laisser savourer la lecture de ce second numéro du magazine 42, étayée de regards approfondis sur le thème du nationalisme ainsi que de débats captivants qui ne sont pas sans susciter la controverse.

Très chaleureusement,

L’Europe et le Brexit

« L’Europe n’est pas juste un club d’économie, c’est un club avec des valeurs. » 

Interview avec Prof. Dr. Julie Smith, University of Cambridge

 

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la France, la Hongrie, l’Allemagne – quel que soit le pays européen que nous considérons, les partis nationaux prennent de l’ampleur. À cet égard, la question à laquelle nous devons répondre est : qu’est ce qui mène à la renaissance du nationalisme ? S’agit-il d’une véritable menace pour la démocratie européenne ? Quelles mesures pourraient mettre un terme à cette tendance ? Dr Julie Smith, en tant que collaboratrice de la House of Lords à Londres, nous donne un aperçu général des tendances nationales en Europe.

 

Prof. Dr. Smith – les scientifiques, les hommes et les femmes politiques, parmi d’autres, sont alarmés par la menace de ces tendances nationalistes qui émergent encore une fois dans beaucoup de pays à travers le monde. Comment définiriez-vous, en tant que chercheur en politique, le phénomène de nationalisme ?

D’un certain côté, le nationalisme peut être perçu comme une fierté que l’on ressent envers son pays, ou bien comme un dévouement à l’égard de celui-ci, cela pourrait être la définition d’un dictionnaire. Toutefois, on l’associe souvent à des connotations bien moins positives, comme la haine des autres, d’être soit opposé à d’autres pays, soit d’être titillé par des sentiments xénophobes. L’identité est une question et un problème qui est en train d’évoluer dans nos politiques contemporaines. Il y a clairement des gens qui ont l’impression que leur propre identité perd de son importance à cause de l’intégration et de la mondialisation européennes. Ils ont commencé à émettre un doute sur la nature des mesures en politiques européenne et mondiale adoptées au cours du XXIème siècle. Ils se mettent alors à se tourner vers leur propre nation. Ce qui peut s’avérer assez dangereux car cela encourage potentiellement la remise en question de ce à quoi, précisément, l’intégration européenne désirait mettre fin. La seconde définition du nationalisme repose sur le désir d’indépendance nationale, ce qui signifie qu’une nation possède son propre État indépendant.

Il s’agit d’un concept qui a évolué au cours du XIXème siècle. Prenons l’exemple de l’Écosse, les habitants là-bas ont une conscience aiguë de leur identité nationale et nombreux sont ceux qui veulent se séparer du Royaume-Uni. Cependant, le nationalisme en Écosse ne s’accompagne pas de racisme et de violences. Par conséquent, le nationalisme écossais ne soulève pas la même inquiétude que dans beaucoup d’autres endroits du monde.

« Le nationalisme, en termes de séparatisme, n’a pas à être nécessairement nocif pour l’Union Européenne. » 

 

Existe-t-il une forme de nationalisme qui demeure dangereuse à ce jour ? S’agit-il – comme il est souvent avancé – d’une menace réelle pour l’Europe ?

Le nationalisme, en termes de séparatisme, n’a pas à être nécessairement nocif pour l’Union Européenne. En effet, dans bien des cas, l’Union Européenne facilite l’existence des États-Nations plus petits. L’Écosse a pu s’inspirer de l’exemple de petits pays comme l’Irlande et le Danemark et elle peut alors revendiquer que ceux-ci « fonctionnent parfaitement bien au sein de l’Union Européenne, pourquoi devrions-nous alors être rattachés au Royaume-Uni ? » Or, il y a des régions où le nationalisme pose des problèmes. Tournons-nous, par exemple, vers les discussions publiques et politiques qui ont eu lieu dans les pays qui constituent le Groupe de Visegrád au sujet des droits des réfugiés, qui résultaient de la montée de la xénophobie dans cette région. Ainsi, oui, le nationalisme peut s’avérer certainement dangereux, mais il ne doit pas nécessairement constituer une menace pour l’Europe.

Cela signifie-t-il que les intérêts nationaux peuvent être compatibles avec une interdépendance croissante entre les pays ?

La mondialisation et l’interdépendance économique impliquent que les États perdent une part significative de leur autonomie – même s’ils conservent formellement leur souveraineté nationale, ils sont moins en mesure d’agir de façon indépendante. Il faut donc s’assurer que les citoyens, néanmoins, soient responsabilisés, plutôt que déresponsabilisés. Trouver un juste équilibre dans cette relation constitue l’un des plus grands défis pour les hommes politiques d’Europe et au-delà, mais cela s’applique particulièrement à l’Union Européenne. Dans quelques États membres, comme la France, on a longtemps cru que par la mise en commun de la souveraineté, l’on obtenait, au sein de l’Union Européenne, de meilleurs résultats pour tous. Malheureusement, cette pensée n’a jamais été réellement comprise ni même acceptée au Royaume-Uni. Il est certainement possible d’avoir de multiples identités, et d’être loyal à plusieurs pays et, par conséquent, de se sentir concerné par ce qui se passe à l’échelle locale, nationale, du continent, et du monde dans lequel on vit. Tous bénéficieront de plusieurs facettes des prises de décisions politiques. Ce qui n’est pas contradictoire, mais au Royaume-Uni, cela est souvent perçu comme relevant de la contradiction.

Les guerres, légitimées par les croyances nationalistes, provoquèrent des millions de morts au cours du XXème siècle. Par conséquent, l’un des principes fondateurs de l’Union Européenne fut d’empêcher tout sentiment nationaliste dangereux grâce à la collaboration entre les États membres, cela une bonne fois pour toutes. Qu’en pensez-vous ? Comment ce principe a-t-il fonctionné jusqu’à présent ?

L’intégration européenne a réellement commencé comme un projet pacifique pour rendre toute guerre impossible entre les États européens. Elle repose sur la volonté de coopération de la part des pays européens, sur l’espoir que les habitants s’engageraient, échangeraient grâce aux voyages, au travail et aux études à l’étranger. Le but poursuivi était qu’ils puissent ainsi commencer à s’identifier en tant qu’Européens et qu’ils se focalisent moins sur leurs propres identités nationales. La plupart des pays ont semblé consentir – mon pays pourrait constituer une exception – à travailler ensemble et à coopérer. Néanmoins, cela n’a pas éradiqué à chaque fois ces sentiments nationalistes au sein de la société. Le problème est que les identités nationales sont si présentes qu’il est difficile de les surmonter. Si les citoyens ne s’identifient pas à l’Union Européenne, s’ils ne laissent pas cette identité européenne se développer, ils ne se rendent pas aux urnes, comme les taux d’abstention aux élections européennes le démontrent. Ils choisissent de ne pas s’engager et ainsi, la légitimité démocratique des acteurs européens est remise en question. L’interdépendance politique et économique grandissante en Europe ne s’est pas accompagnée d’une socialisation suffisante, particulièrement dans les États membres les plus récents. Pour beaucoup de citoyens et d’hommes et de femmes politiques européens, ce en quoi consiste l’intégration européenne paraît peu clair. L’Europe n’est pas juste un club d’économie, c’est un club avec des valeurs. Il faut que ces valeurs européennes, à nouveau, occupent une place plus importante dans les programmes politiques de tous les États membres.

Ainsi à votre avis, il y a eu une nouvelle montée du nationalisme en Europe au cours de ces dernières années ?

Oui, je pense qu’il existe des vagues de nationalisme significatives. Particulièrement au Royaume-Uni, où la rhétorique du camp pour le « Leave » s’appuyait essentiellement sur un sentiment anti-immigrés. Ce qui a abouti à du racisme, y compris à des attaques physiques et à des insultes verbales envers les citoyens européens et d’autres personnes qui habitaient là, mais qui n’étaient pas Britanniques. La tournure que les ont évènements pris est extrêmement choquante.

Quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la naissance des tendances nationalistes que vous venez de décrire ?

La montée ou la résurgence du nationalisme, dans de nombreux cas, comme c’est certainement le cas en Europe occidentale, semble résulter en partie des habitants se sentant laissés-pour-compte. Ils pensent qu’ils n’ont pas bénéficié des processus de mondialisation, d’interdépendance économique ou même de l’intégration européenne ; qu’il existe des gagnants et des perdants. Si l’Union Européenne ne représente pas la liberté pour vous, si vous n’avez jamais la possibilité de voyager dans d’autres pays européens, alors la monnaie unique n’a aucune valeur pour vous. Les gens qui ne voyagent pas régulièrement ne se soucieront pas de la fin des frais d’itinérance, simplement parce qu’ils ne bénéficient pas de ce développement. Il est très facile pour eux d’oublier cela : pour ceux qui mènent une vie plus internationale, qui bénéficient de programmes comme les échanges Erasmus etc. Mais dans de nombreux endroits du Royaume-Uni ou de l’Union Européenne en général, les gens n’ont pas le sentiment qu’ils en bénéficient autant que les autres, du moins en apparence. Cette sensation a engendré beaucoup de frustration, ce qui constitua certainement l’un des enjeux dont la campagne du « Leave » a profité. Les personnes qui votent traditionnellement pour le parti travailliste, c’est-à-dire le centre-gauche, ont voté « Leave » et même, dans certains cas, ils se sont tournés vers le parti nationaliste Ukip. La même chose s’est produite dans d’autres pays. Si vous prenez l’exemple de la France, au fil des ans, le Front National a récupéré les voix des gens qui, dans le passé, auraient voté pour le Parti communiste. Assez souvent, vous constatez que l’extrême droite est capable de récupérer les voix de personnes qui se sentent abandonnées, des personnes qui auraient normalement voté pour un parti d’extrême gauche. Lors du référendum, ces mêmes partisans du « Leave », qui se plaignaient que l’establishment était contre eux, appartenaient en fait à cette même élite. Ils ont su adapter leurs discours à ceux qui se sentent abandonnés, alors que les gens qui ont mené campagne pour le camp du « Remain » semblaient déconnectés de la réalité.

Comment ce sentiment, d’être laissé-pour-compte, peut-il conduire à la haine et au racisme ? Pourquoi reproche-t-on aux étrangers les injustices que l’on perçoit ?

Au Royaume-Uni, les politiciens d’extrême-droite et une partie des médias, notamment, sous-entendaient que si l’on avait du mal pour trouver un travail, une place pour son enfant, à l’école ou un lit à l’hôpital, c’était à cause du trop grand nombre d’étrangers. L’idée que l’on doit reprocher tous ces problèmes aux immigrés se propage et est devenue mainstream au fil des ans. Avant le référendum de l’année passée, par exemple, le Daily Mail était enclin à illustrer cette croyance par des exemples qui montraient que des citoyens d’autres États membres avaient commis de terribles crimes. Ils démontraient, selon eux, à quel point il était horrible qu’ils ne puissent être déportés parce qu’ils étaient originaires d’autres pays de l’UE. De tels articles ont, de façon inévitable, un fort impact sur les comportements des gens.

« La campagne en faveur du Brexit a certainement suscité une interrogation politique au sujet de l’immigration et s’en est servie comme une arme. »

 

Pensez-vous que la décision des citoyens britanniques de quitter l’Union Européenne fut suscitée par des sentiments nationalistes au sein de la société ?

Le vote pour le « Leave » fut très complexe. Quelques personnes ont voté pour ce départ de l’UE car elles voulaient regagner leur souveraineté nationale. Elles voulaient – comme l’indiquait leur slogan – « reprendre le contrôle ». Quelques individus ont cru en cette rhétorique : l’UE serait très coûteuse et ils pensaient qu’ils récupéreraient leur argent après le Brexit. Or, la campagne pour le « Leave » a, de toute évidence, utilisé des sortes de sentiments anti-immigrés pour persuader les citoyens de voter pour se séparer de l’Union Européenne. Dans quelques régions du pays, là où beaucoup de résidents viennent d’Asie du Sud et du Sud-Est, comme l’Inde, le Pakistan ou le Bangladesh, la campagne en faveur du Brexit s’est articulée autour de cette rhétorique : lorsque nous quitterons l’Union Européenne, plus de familles issues de votre pays pourront immigrer au Royaume-Uni, puisque nous n’aurons plus à accepter de citoyens de l’UE autant qu’auparavant. Ce fut bien entendu fort alléchant pour quelques votants. Cependant, dans d’autres endroits, la campagne pour le Brexit sous-entendait que, d’une certaine façon, grâce aux votes pour le « Leave », on réduirait l’immigration, mais rien n’indique que cela se passera forcément ainsi. Toutefois, la campagne en faveur du Brexit a certainement suscité une interrogation politique au sujet de l’immigration et s’en est servie comme une arme.

 

La société britannique est connue pour être ouverte et aussi pour son melting pot, rassemblant diverses ethnies et cultures. Comment analyser ces tendances nationalistes à la lumière de cette image ?

Le Royaume-Uni a une longue histoire au cours de laquelle il fut un pays de transit et une terre d’accueil. Il y a des gens qui sont venus ici, tout comme l’ont fait mes ancêtres d’Irlande échappant à l’extrême pauvreté. D’autres avaient l’intention de traverser l’Europe en passant par le Royaume-Uni pour aller aux États-Unis, mais ils n’allèrent jamais au-delà des grandes villes britanniques. Il y avait des vagues d’immigration significatives, au fil des années, provenant des États du Commonwealth, particulièrement à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Le Royaume-Uni a essayé d’embrasser le multiculturalisme mais à d’autres époques de son histoire, l’immigration a suscité des réactions racistes. Il est aisé de penser que le Royaume-Uni a mis en œuvre des mesures en faveur du multiculturalisme, ce qui a rassemblé toutes les cultures différentes et les choses se passaient bien. Je pense que pour beaucoup de personnes qui ont immigré ici, la réalité fut différente. Cependant, au fil du temps, il y a eu des initiatives pour s’assurer que le racisme avait été éradiqué. La triste réalité est que certaines de ces tendances ont émergé à nouveau, suite au référendum. Le moyen par lequel nous remettons le génie dans sa lampe est important, pour nous assurer que nous voulons nous rassembler, en tant que nation.

 

Pensez-vous que les tendances nationalistes pourraient s’accroître après le Brexit, parce que la société britannique sera de plus en plus isolée et que tous ses nombreux échanges culturels vont en pâtir ?

Je pense qu’il s’agit d’un danger réel. Beaucoup de personnes qui étaient à la tête de la campagne pour le « Leave » clamaient haut et fort : « Nous ne sommes pas anti-Européens, nous adorons l’Europe, nous nous rendons en Europe pour les vacances, c’est juste que nous n’aimons pas l’Union Européenne. » En fait, il y avait des internationalistes qui étaient en faveur de cette séparation parce qu’ils avaient du mal avec les structures très strictes de l’UE, ainsi qu’avec ses institutions, mais pas avec l’Europe en elle-même. Mais il est probable que seule une petite partie du camp « Leave » pensait de cette façon. Beaucoup de ses dirigeants appartiennent à l’élite et supposent tout simplement qu’ils ne subiront aucun impact, qu’il soit culturel ou intellectuel, si le Royaume-Uni devait quitter l’UE. Mais ce sera le cas pour le pays. Si le gouvernement voulait vraiment faire ce qu’il disait – c’est-à-dire tirer les meilleures opportunités possibles de ce départ, il serait extrêmement important de maintenir la gratuité du visa pour voyager, d’autoriser la libre circulation des travailleurs et d’essayer de trouver de vraies mesures pour s’assurer que l’on continue à tisser des liens très forts avec nos voisins les plus proches. Une étape importante consisterait à dire : « le Royaume-Uni est l’une des destinations les plus attractives pour les touristes ou les étudiants internationaux. Alors, accueillons-les et acceptons davantage de ces étudiants, notamment. » En ce moment, le Home Office [le Ministère de l’Intérieur] semble si hésitant à permettre aux gens d’entrer dans le pays, que cela décourage des potentiels étudiants de venir ici ; ce qui réduit encore les possibilités d’échanges culturels.

 

Alors, quelles mesures devraient être mises en place, selon vous, pour dépasser ces tendances nationalistes dans l’UE, en général mais particulièrement au Royaume-Uni ?

Il ne suffit pas de répéter que le racisme est illégal et qu’il est illégal d’encourager la haine raciale. Il faut bien faire comprendre que le racisme, dans nos sociétés, n’est pas acceptable. Un réel problème se pose lorsqu’on veut dépasser cette tendance actuelle des gens qui croient qu’ils peuvent émettre des commentaires insultants… et que ce serait considéré comme acceptable. Si l’on prend en compte Donald Trump, le Brexit, le Front National ou d’autres mouvances d’extrême-droite à travers l’Europe, leurs discours s’apparentent souvent à une rhétorique populiste et anti-immigrés. Les mouvements internationalistes, libéraux de la société sont souvent moins efficaces lorsqu’ils veulent faire entendre leurs idées. Il faut qu’ils sachent utiliser les réseaux sociaux, aussi bien que les populistes et les bigots pour véhiculer des messages d’ouverture et de tolérance. Nous devons trouver un moyen de rendre ce message libéral pertinent pour les parties de la société qui se sentent abandonnées – et de prendre leurs problèmes au sérieux.

 

Interview : Donna Doerbeck

Traduction: Astrid Teytaut-Fizyczack

 

Dr. Julie Smith
University of Cambridge

Le nationalisme et le Mouvement Identitaire

« L’idéologie des Identitaires est en grande partie influencée par le nationalisme ethnique. »

Prof. Dr. Gudrun Hentges, Université de Cologne

 

Ornés des attributs de la culture de la jeunesse, le mouvement identitaire cherche à remettre le nationalisme au goût du jour. Bien que composé de peu de membres, le groupe s’est affirmé en tant qu’avant-garde de la nouvelle droite en menant, au nom du progrès, des actions spectaculaires. Au cours de son entretien, la politologue Gudrun Hentges nous explique les méthodes employées par la nouvelle droite, ses objectifs, et son arrière-plan idéologique.

 

Madame la Professeure Gudrun Hengtes en tant que politologue, vous vous intéressez, entre autres, au phénomène du nationalisme. Expliquez-nous, pour commencer, ce que le nationalisme signifie pour vous.

Dans un premier temps, je fais la distinction entre nationalisme politique et nationalisme ethnique. Le nationalisme politique attend des citoyens d’un pays qu’ils s’identifient à l’Histoire, à la culture et aux principes importants du pays en question et qu’ils s’assimilent conformément à ces notions. En fin de compte, ce nationalisme politique leur permet d’accéder à une nouvelle nationalité. À l’inverse, le nationalisme ethnique pose une correspondance entre frontières territoriales et ethniques. D’après ce nationalisme, un état national présenterait un caractère ethnique homogène. Les éléments qui ne correspondent pas à cette homogénéité devraient être rejetés en dehors des frontières de l’état national. La France et la Révolution française sont souvent citées comme les exemples types dans l’Histoire du nationalisme politique. En revanche, l’Allemagne est souvent citée comme le modèle du nationalisme ethnique à l’image des représentations du droit du sang et du sol, de la communauté d’origine et de l’homogénéité ethnique.

Quelle réponse ces deux types de nationalisme peuvent-ils apporter à la question suivante : quels passeports un individu peut-il posséder ?

Le nationalisme politique n’exclut pas la possibilité de l’identification et de l’assimilation. Pour autant que l’individu concerné soit consentant, il peut acquérir une nationalité sans que ses origines rentrent en ligne de compte, indépendamment de ses origines ethniques. Dans le nationalisme éthique, la question de la nationalité dépend des origines ethniques. C’est pourquoi on fait la distinction entre le droit du sol (ius soli) et le droit du sang (jus sanguinis). Elle correspond au principe des origines. Ce sont bien entendu des idéaux simplifiés. Dans tous les états nationaux d’aujourd’hui il y a des cas de métissage.

« Concernant la « Mouvance Identitaire », on peut se demander s’il s’agit véritablement d’un mouvement ou bien plutôt d’un phénomène virtuel »

 

Le nationalisme a longtemps été considéré comme une position qui ne pouvait pas séduire la majorité dans les démocraties occidentales. Pourtant, ces derniers temps, nous sommes confrontés non seulement à la montée en puissance des partis d’extrême droite, mais aussi à celle des groupes nationalistes, en particulier des « Identitaires », regroupés sous le nom de « Mouvement Identitaire » (MI). Quel est ce mouvement et que devons-nous comprendre par cette appellation ?

Le terme de l’identité joue un rôle important depuis le début des années 70 dans le contexte de la « Nouvelle Droite », ou plutôt de la « Neue Rechte » allemande. Les activistes populistes ont créé en s’associant au mouvement identitaire un concept clair qui a remporté, au fil des années, un triomphe dans les médias. Il s’agit bien entendu d’une auto-désignation. Les activistes qui ont lancé cette initiative en France, en Allemagne et en Autriche, s’attribuent eux-mêmes l’ambition de former un mouvement. De cette façon, ils utilisent un terme qui rappelle les mouvements sociaux des années 70 et 80. C’est un concept qui a une connotation positive, puisque l’on part du principe que les mouvements sociaux créent un espace de débat autour des disfonctionnements de notre société et sont en mesure de mobiliser la population pour trouver des solutions. Concernant la « Mouvance Identitaire », on peut se demander s’il s’agit véritablement d’un mouvement ou bien plutôt d’un phénomène virtuel, d’un groupuscule qui sait attirer l’attention sur lui à travers des formes d’actions efficaces.

Jusqu’où remontent les débuts de la « Mouvance Identitaire » ?

La « Mouvance Identitaire » est née en France. Le 14 juillet 2002, jour de la fête nationale, un membre de « l’Unité radicale » de l’extrême droite a commis un attentat contre Jacques Chirac. Suite à cet attentat, « l’Unité Radicale » a été interdite, mais par la suite, certains membres se sont alliés à une nouvelle organisation, la « Génération Identitaire », qui a intégré en 2003 le groupe « Bloc Identitaire », lui-même devenu un parti en 2009. En Allemagne, les premiers groupes identitaires ont été fondés en 2012. A cette période la vidéo d’un Français identitaire intitulée « déclaration de guerre » circulait dans les médias et y a suscité un vif intérêt. Ensuite, en décembre 2012, les groupes identitaires autrichiens, italiens, français et allemands se sont rassemblés à Francfort lors d’une rencontre afin de créer un réseau. Les conséquences de cette coopération internationale étaient, à l’époque, totalement floues. Jusqu’alors la « Mouvance Identitaire » était restée un phénomène né sur internet, mais il y a deux ans, les groupes allemands, français et autrichiens se sont organisés pour mener des actions plus importantes. L’exemple le plus marquant est sûrement la campagne « Defend Europe » …

… durant laquelle la MI a navigué jusqu’aux côtes de la Libye sur un navire affrété pour couvrir et documenter les prétendues coopérations entre les passeurs et les ONG spécialisées en sauvetage maritime. Tout aussi sensationnelle était l’occupation de la Porte de Brandebourg à Berlin. Les flashmobs sont aussi appréciées, comme celle qui a interrompu la représentation de la pièce Les protégés (Die Schutzbefohlenen) de Elfriede Jelinek à Vienne. Le déploiement de bateaux, l’occupation de bâtiments et les flashmobs, ce sont des formes d’action que nous connaissons d’avantage des organisations de gauche, comme Greenpeace. Comment cela s’accorde-t-il avec l’activisme de droite ?

En effet, la MI s’approprie un répertoire de formes d’actions que nous connaissons de Greenpeace ou encore du mouvement Occupy. Ainsi la MI concentre une forte attention médiatique. Pour autant, il est nécessaire ici de faire la distinction entre la forme et le contenu de ces actions. Malgré l’appropriation de la forme de la culture protestataire de gauche, ces actions de droite visent un contenu différent, qui est celui des frontières fermées et de l’homogénéité ethnique. Pour finir, cette mouvance poursuit le but de voir des états ethniques nationaux fermés sur eux-mêmes pour regagner la souveraineté prétendument perdue. C’est justement sur cette tension dérangeante entre forme et contenu que les activistes de droites s’appuient : en se servant du corpus d’action de la gauche ils attirent l’attention sur eux.

Cette présence médiatique forte donne l’impression que nous avons à faire à un grand groupe. Est-ce le cas ?

Il est difficile de déterminer la taille de ces groupes. La « Mouvance Identitaire » allemande donne le chiffre de 400 membres qui accordent régulièrement une aide financière. Parmi ces 400 membres, il n’y a cependant qu’une minorité qui est active politiquement. La liste des membres actifs rassemblerait plutôt une centaine de personnes. On compte parmi eux surtout des étudiants de sexe masculins âgés entre 20 et 30 ans. Cela semble relativement peu au premier abord. Cependant nous ne devons pas sous-estimer le fait que ce petit groupe possède une grande force d’attraction et de mobilisation et que ce cercle d’activistes peut s’élargir grâce au caractère spectaculaire des actions menées. Au regard de l’évolution politique actuelle en Allemagne – notamment avec l’arrivée de l’AfD, « Alternative pour l’Allemagne » (parti de droite allemand) au parlement fédéral et dans les parlements des Länder – les conditions structurelles et financières posent un cadre pour la mise en place de cette forme d’activisme dans l’environnement politique des élus.

Aujourd’hui la plupart des politiciens de l’AfD nient toute forme de contact avec la « Mouvance Identitaire ». La question est évidemment de savoir si cela correspond à la réalité.

Le parti AfD ne veut pas reconnaître la proximité avec la MI puisque cette proximité est reliée historiquement à l’extrême droite. L’AfD refuse d’être identifiée à ce mouvement. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas de point de rencontre idéologique et une part de travail en commun. Pour faire la lumière sur cette proximité, il faut mener de plus amples recherches.

Il est étonnant de voir que la MI se dépeint comme une formation inoffensive, lorsque l’on prend connaissance de ses références historiques qui vont jusqu’au terrorisme de droite. Les formes d’actions, le logo et la corporate identity avec lesquels la MI travaille rendent ce mouvement très accessible aux jeunes et créent l’impression d’une sorte de mouvement d’extrême droite antifasciste. En même temps, la distinction par rapport au national-socialisme est en permanence soulignée. Si la MI ne se sent pas appartenir au radicalisme classique de droite, à quelle idéologie se rattache-t-elle alors ?

Il existe une multitude de rapprochements idéologiques possibles. En premier lieu on peut citer la CasaPound italienne. Comme le modèle italien, la MI s’appuie souvent sur l’auteur américain Ezra Pound, un antisémite admiratif du fascisme italien. La MI s’appuie en outre de façon très positive sur les représentants de la Révolution conservatrice : Oswald Splengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt et Armin Mohler. Ce sont des précurseurs des mouvements antidémocratiques qui ont traversé la République de Weimar, ils ont préparé l’arrivée au pouvoir de Hitler par leur idéologie populiste. Par ailleurs, la MI s’appuie également sur les précurseurs de la « Nouvelle Droite française » comme Alain de Benoist. Henning Eichberg est aussi particulièrement important, non seulement parce qu’il a influencé le milieu de la « Nouvelle Droite » avec le concept d’identité nationale, mais aussi parce qu’il a avancé le concept d’ethno-différencialisme. Ce concept a joué un rôle déterminant dans le processus de modernisation et d’intellectualisation de la « Nouvelle Droite ». D’autre part, les « Identitaires » s’identifient aussi à Renaud Camus, un auteur et publiciste français, et font référence à son livre Le Grand Remplacement. Ainsi, on trouve de nombreuses références politiques.

 « l’idéologie des « Identitaires » est pourtant déterminée en grande partie par le nationalisme ethnique »

 

L’ethno-différencialisme justement semble être très important pour la MI. L’ « ethno-différencialisme » – cette notion semble faire écho au multiculturalisme. Qu’en est-il ?

L’ethno-différencialisme part du principe que chaque groupe ethnique doit habiter dans un territoire qui lui a été attribué, pour préserver au sein de chaque territoire une homogénéité ethnique. La MI utilise cette notion comme une formule magique, comme pour suggérer qu’elle n’est pas nationaliste et qu’elle reconnait la multiplicité de différentes cultures coexistantes. Finalement, l’idéologie des « Identitaires » est pourtant déterminée en grande partie par le nationalisme ethnique que nous avons évoqué précédemment. C’est pourquoi ils militent pour un renforcement des frontières nationales et ont pour but de rétablir l’homogénéité ethnique dans les états nationaux européens.

La conséquence de l’ethno-différencialisme serait donc de voir une multitude d’états ethniquement homogènes exister les uns à côté des autres. Par contre ils ne devraient surtout pas se mélanger.

Exactement. Pour forcer le trait, on pourrait aussi parler d’Apartheid, à la seule différence que cela en serait une version déguisée. Le tout est relié à l’idée d’une Europe des patries. En fait, il s’agit de slogans et de paroles qui existent déjà depuis le début des années 80 dans la bouche des représentants de l’extrême-droite au parlement européen : il s’agit du refus de l’Union Européenne et de sa procédure d’unification européenne, alors que la coopération n’est possible que dans le cadre d’une Europe restaurée, c’est-à-dire d’une Europe constituée d’états-nations homogènes.

Vous parlez de restauration. Donc l’impression dominante est certainement celle d’une homogénéité ethnique en déclin dans les états européens. Dans ce contexte la notion de « grand remplacement » est fréquemment utilisée par la « Nouvelle Droite ». Que faut-il comprendre sous cette formule de « grand remplacement » ?

Comme évoqué précédemment, le terme de « grand remplacement » remonte à Renaud Camus. Renaud Camus affirmait que les élites économiques et politiques des états nationaux de l’Europe de l’Ouest suivaient un plan qui consiste à réduire, puis à marginaliser la part de population d’origine européenne au profit de la population immigrée. Des lectures plus précises du livre Le Grand Remplacement de Renaud Camus montrent qu’il s’agit en quelque sorte d’une théorie du complot. Il pense qu’un grand programme se cache derrière les flux migratoires modernes, un programme d’extermination de la population européenne. Cette extermination est mise en œuvre, d’après lui, par les migrants issus des anciennes colonies, auxquels il attribue une soif de vengeance contre les criminels coloniaux des État respectifs. Ils reviennent en boomerang vers l’ancienne puissance coloniale pour évincer la population d’origine.

Mais d’après la définition du nationalisme politique, ne leur est-il pas possible de s’assimiler ? Ou bien, Renaud Camus représente-t-il un nationalisme ethnique, de sorte que les immigrés ne pourront jamais devenir européens, d’un point de vue « biologique » ?

Son cadre de pensée n’examine pas le cas de personnes venant d’un pays subsaharien, qui revendiquent une tradition française et qui s’assimilent à celle-ci pour finalement intégrer cette nation. Camus travaille avec des oppositions binaires : d’un côté l’Occident chrétien les Français, de l’autre l’Islam et les étrangers. Même si Camus ne parle pas d’un racisme biologique basé sur les origines génétiques, il s’agit bien ici d’un nationalisme raciste.

 « il serait illusoire de croire que l’idéologie de la MI est cohérente »

 

D’après cette distinction entre ami et ennemi, l’ami est indubitablement l’Europe, et elle apparaît toujours de façon très homogène. C’est cette même homogénéité que la « Mouvance Identitaire » revendique dans la culture et dans les valeurs européennes. Comment se fait-il que ce mouvement nationaliste européen intervienne en même temps que le rejet du processus d’unification européenne ?

Mis à part l’exception de l’ethno-différencialisme, il est évident que ce sont deux tendances contraires. En même temps, il serait illusoire de croire que l’idéologie de la MI est cohérente. Lorsque l’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles la MI s’intéresse de si près à l’Europe, on en revient sans cesse au même point d’ancrage historique : l’année 732, celle de la bataille de Tours et Poitiers. Charles Martel, arrière-grand-père de Charlemagne, a défendu le territoire des Francs, c’est-à-dire le territoire actuel de la France, contre l’armée des Arabes et des Berbères de la péninsule ibérique. Cette date est associée, dans la mentalité de la MI, au mythe selon lequel Charles Martel, grâce à sa victoire, a empêché la conquête de l’Europe par les Musulmans. Cette bataille est investie d’une valeur symbolique forte, jusqu’à former finalement un mythe fondateur de l’Europe, selon lequel la naissance de l’Europe serait, dès la première heure, un combat du Christianisme contre l’Islam. Donc le rapport positif de la MI à l’Europe s’inscrit dans cette opposition entre ami et ennemi.

Pourtant, à l’époque, il n’existait aucune forme d’homogénéité en Europe qui aurait pu s’opposer fermement à l’Islam. Les états-nations, comme il y en a aujourd’hui, n’existaient pas encore.

Les identitaires ne s’intéressent pas à cette question. Celui qui s’intéresse à l’Histoire reconnait que cette argumentation n’est pas convaincante. Cependant, l’année 732 est instrumentalisée comme date de naissance de l’Europe, bien que ce résultat aille à l’encontre des conclusions historiques.

Mis à part cette date, les symboles jouent également un rôle important. La MI utilise comme logo et comme composante de leur corporate identity un lambda jaune. Quelle signification accorder à ce symbole ?

Ce symbole du lambda est tiré d’un film hollywoodien « 300 », qui met en scène l’histoire de la bataille des Spartiates contre les Perses à Thermopyles en 480 av. JC. L’armée spartiate portait le lambda sur ses boucliers, c’est la onzième lettre de l’alphabet grec. En s’appropriant ce symbole, les « Identitaires » voulaient rendre clair, qu’ils considèrent la bataille des Grecs contre les Perses comme un moment positif situé aux origines de l’Europe. En même temps, ils inscrivent leur activisme anti-migration dans le temps et dans l’espace en en remontant aux traditions des Spartiates.

Dans ce cadre, le titre « Defend Europe » insuffle de la peur puisqu’il confère aux bateaux des migrants sur la mer Méditerranée le rôle du conquérant violent.

Il n’y a pas encore de nouvelles informations sur cette action que nous ne nous devrions pas pour autant taire ici. Il y a eu, pendant l’été 2017, pour la première fois un contact intensif entre la MI des pays européens occidentaux et la « Alt-Right » la Nouvelle Droite américaine. Cela a d’ailleurs aboutit à un travail transnational au niveau de la campagne de crowdfunding. L’action « Defend Europe » n’aurait certainement jamais vu le jour si le mouvement Alt-Right et l’extrême-droite n’avaient pas participé. David Duke, un activiste important de l’extrême-droite et ancien « Grand Wizard » du Ku-Klux-Klan a ouvertement appelé à soutenir la campagne « Defend Europe ». Il a été démontré que la MI était capable de créer des alliances de ce côté-là. Dans le cadre d’une collaboration avec la « Alt-Right », la MI, tout d’abord un mouvement européen, pourrait devenir, dans les prochaines années, un phénomène transnational, c’est ce qui représente à mes yeux un danger réel.

Interview: Jonas Hermann

Traduction: Charlotte Boschen

 

 

Prof. Dr. Gudrun Hentges
Université de Cologne

Nationalisme et philosophie

« Il incombe à chaque nation de prospérer par elle-même dans le jardin de l’Humanité, et chacune peut s’imbriquer dans un autre et la fertiliser. »

 

Interview avec Dr. Edward Kanterian, University of Kent

Au cours des 250 dernières années, les conceptions philosophiques abordant le phénomène d’appartenance, de la nature humaine et de l’évolution historique, ont mis en avant, apprivoisé, recréé et empêché les tendances nationales en Europe et dans le monde. Elles ont aussi, en même temps, consolidés leurs appuis idéologiques. Aujourd’hui, nous nous demandons ce que la philosophie peut nous apprendre sur la force du nationalisme et les dangers qui lui sont liés.

 

Prof. Edward Kanterian Pour commencer, j’aimerais clarifier le sens de ces concepts flottants : nation et nationalisme. Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce que le nationalisme ? Comment les deux sont-ils liés, et comment, en tant que philosophes, peut-on comprendre ces phénomènes ?

Ce sont en effet des concepts flottants. Je pense qu’il serait préférable de commencer par les théories sur le nationalisme plutôt que par celles sur les nations, même si le premier concept dépend dans une certaine mesure du second. La raison à cela est que la notion de nationalisme paraît moins vague et moins dépendante de son contexte que celle de nation. En ce qui concerne le nationalisme, je pense que la meilleure méthode est d’adopter une définition qui aidera notre argumentation. Celle que propose Ernest Gellner dans Nations and Nationalism est un bon point de départ car elle s’est avérée assez lucide. Selon cette définition, le nationalisme implique une insistance sur « le droit d’un peuple à s’autodéterminer », ce qui inclut l’idée d’appartenance d’un peuple à un État, tandis que l’idée d’État implique que celui-ci ait ses propres frontières territoriales et une gouvernance politique totale. De ce point de vue, l’identité politique et les identités ethniques ou culturelles ne font qu’une, de telle sorte qu’il existe un État-nation pour chaque peuple. Ce qui signifie que les frontières politiques et autres démarcations, dont il est à noter avec intérêt qu’elles sont « imaginaires » (elles appartiennent au royaume des idées, tout comme les droits, les libertés ou les devoirs civiques), coïncident avec des frontières culturelles ou ethniques. Cette définition soulève évidemment de nombreuses questions sur la nature de l’État et de la notion de « peuple ».

Avant toutefois d’aborder ces questions, des problèmes d’ordre philosophique se posent, dont le nœud est le suivant : la définition qui vient d’être donnée semble entraîner l’exclusion d’autre chose. Or, l’exclusion de quelque chose signifie l’existence de cette même chose, qui en principe pourrait être partagée. Imaginons que vous me présentiez votre conception d’un État-nation ethnique et que j’y confronte ma propre conception. Si je vivais sur Mars et vous sur Terre, nous n’aurions rien à faire l’un avec l’autre et aucun problème sérieux ne se poserait. Définir les nations de façon pertinente n’a vraiment d’importance que lorsqu’il y a quelque chose en jeu, à propos duquel on puisse se battre et que l’on puisse contester, et c’est ce qu’on appelle la théorie paradigmatique. Lorsqu’on a affaire à une définition de nation qui fonctionne ainsi, celle de nationalisme se fait plus spécifique : c’est un nationalisme « exclusif », que nous pourrions opposer à un nationalisme plus « inclusif ».

 

Quelles sont les doctrines fondamentales du nationalisme « exclusif » ? Et quels sont selon vous ses points faibles sur le plan philosophique ?

Le réel problème de ce nationalisme exclusif, c’est qu’il affirme une connexion nécessaire entre la nation et le territoire, et qu’il suggère en même temps que quelque chose pose problème et que nous pourrions, en principe, le partager. Il y a quelque chose que nous pourrions tous deux revendiquer et posséder, mais chaque partie réclame une possession exclusive, ou une possession de droit sur celui-ci – l’exemple paradigmatique étant celui du territoire. Les revendications du nationaliste exclusif ne peuvent impliquer qu’un « droit historiquement acquis », disons sur un territoire, et il semble qu’elles ne peuvent se trouver sur un pied d’égalité qu’avec un autre droit historiquement acquis sur le même territoire. Je pourrais justifier ma position en disant « j’ai vécu ici plus longtemps que toi » ou quelque chose de similaire. Mais en principe, il n’y a rien de propre au territoire, au terrain ou au paysage lui-même, aucune caractéristique naturelle du lieu qui indiquerait explicitement « ceci appartient à ma nation plutôt qu’à la tienne ». Cela sous-entend une contingence dans la relation entre le territoire et la nation, car si je vous dis que « vous n’avez pas votre place ici, vous n’êtes pas dans votre droit », cela suggère que « vous auriez pu être ici, vous auriez pu avoir un droit dessus, mais je suis arrivé le premier ». Et le fait que nous aurions pu tous deux être là fait implicitement et singulièrement référence à la réalité universelle de l’accessibilité du territoire en tant que tel aux autres, en définitive à l’Humanité entière. Tout cela ébranle la tendance nationaliste à identifier un territoire comme appartenant nécessairement à un peuple. Si le peuple s’était installé ailleurs, on aurait employé exactement le même argument : « Vous n’auriez pas eu le moindre droit dessus, car j’étais ici en premier. » Notez l’emploi des mêmes indexicaux.

Les nationalistes partent donc de l’hypothèse que leur nation a un lien nécessaire et naturel à la terre, sur laquelle ils ont en conséquence un droit absolu. Vous avancez cependant que cette hypothèse trahit en fait la contingence du rapport entre nation et terre, car en revendiquant une terre, on constate que n’importe qui aurait pu faire une telle revendication, et qu’il ne l’a simplement pas faite.

En effet. Ensuite, les nationalistes ne vont pas revendiquer le fait que leur nation ne peut exister sans occuper entièrement ce territoire, puisque nous connaissons des cas où une nation doit partager son territoire (aux yeux du nationaliste, son territoire national dont la légitimité est totalement justifiée) avec une autre nation, et aucun nationaliste ne dirait que cela invalide ses revendications sur une terre ou que sa nation a cessé d’exister. Peut-être diraient-ils que leur nation n’existe pas « pleinement », mais elle subsiste de toute évidence. Pensez à des cas d’exil, de déplacement et de déportation, où une nation est forcée de quitter complètement ses terres ancestrales. Et pourtant, cela ne signifie pas que la nation n’existe plus, même si elle ne peut peut-être pas pleinement prospérer ou se développer. Encore une fois, cela renforce la contingence du rapport entre nation et terre, qui sont dans de tels cas détachés l’un de l’autre.

 

Le nationaliste, en revendiquant un lien nécessaire entre la nation et le territoire, démontre en fait la contingence d’un tel lien. Pourquoi cette incohérence ?

Et bien, toute cette analyse demande d’adopter un point de vue externe sur le nationaliste, car ce n’est certainement pas la façon dont il considère lui-même sa position. On ferait bien ici de distinguer le « point de vue interne » de celui qui souscrit à l’Histoire du nationalisme, et un « point de vue externe » qui permet de considérer le phénomène de nationalisme « de l’extérieur », pour ainsi dire, en prenant donc en considération que cette idée de la nation correspond à des faits beaucoup plus généraux sur l’existence politique et culturelle de l’Homme sur cette planète. Souvent, le nationaliste exclusif ne s’occupe pas de cela, il ne souhaite parler d’autre chose que de sa nation, de ses droits et de sa victimisation ; il ne s’occupe pas de la concordance entre son Histoire et une vision d’ensemble des choses. Mais cela revient simplement à dire qu’il ne se comprend pas lui-même.

 

Existe-t-il des nationalismes non-exclusifs ? Les nationalismes n’ont-ils pas toujours besoin d’un « autre » qui n’appartient pas à la nation, ou alors d’un « autre » qui appartient à la nation d’une certaine manière seulement (je pense aux ennemis « internes » de l’État) en opposition desquels ils puissent se définir ?

Je pense que l’on peut faire ici deux réponses très intéressantes. La première est de dire que le nationaliste exclusif a besoin de ce qu’il rejette. Imaginons un monde dans lequel toutes les nations sont unifiées. J’ai entendu dire que certains Serbes affirment que toute terre où meurt un Serbe devient une terre serbe ; supposons alors que le monde entier est devenu serbe. Une fois que le globe entier est unifié de cette façon, le nationalisme pourrait cesser d’être une préoccupation, ou même de faire sens. Dans les faits, une situation aussi idéale n’aura jamais lieu. Le besoin de nous définir en opposition à autre chose naîtrait de nouveau.

 

Peut-être nous définirions-nous comme « Terriens », par opposition aux Martiens ?

Oui, quelque chose du genre, même si un exemple moins fantastique pourrait être donné à travers un récit sur les « ombres du passé ». On peut imaginer entendre, une fois que le monde entier est devenu serbe, qu’ « à moins que l’on ne poursuive sur cette voie d’être de bons Serbes, et que l’on en imprègne notre conscience nationale globale, il se peut que des voix ressurgissent pour nous défier : la voix des Croates, des Bosniens, des Hongrois qui sommeille « en nous » ». Il y aura alors un impératif qui sera de garantir que ces voix ne ressurgissent pas, et de surveiller la présence d’ennemis au sein du groupe national global.

 

Que prouve ce besoin de l’autre dans la dialectique interne du nationalisme exclusif ?

Peut-être que sa position est instable. Il a besoin de l’autre pour s’affirmer, mais en faisant cela, en revendiquant la dignité et la souveraineté de sa nation, il est forcé d’admettre l’existence d’autres nations. Et cela veut dire qu’il est possible d’accorder à ces dernières le statut de dignité et de gloire qu’il souhaite revendiquer pour sa propre nation. Le nationalisme exclusif doit s’opposer à quelque chose, cela est sûr, mais à quoi ? Pas à des pierres, pas à des oranges ou à des singes, pas même à des esclaves ou à des sous-hommes. Il doit s’opposer à quelqu’un qui se situe au même niveau que lui sur une échelle pertinente. Il y a peu de chances, bien sûr, que le nationaliste soit conscient de cette dialectique, ce qui est constitutif du caractère en partie mythique de son entreprise.

 

D’accord, il semble alors que le nationaliste se fonde sur l’hypothèse tacite que celui auquel il s’oppose est à peu près égal en dignité et en souveraineté, tout en ayant l’habitude de nier ce fait dans le déroulement de son argumentation.

Oui, et l’on pourrait se demander si c’est vraiment une attitude irrationnelle ou si nous sommes simplement en désaccord avec celle-ci. S’il se prête à une attitude qui est à l’opposé de ses idées, alors il paraît justifié de le taxer d’irrationalité. Bien sûr, il faut toutefois étudier si oui ou non et à quel point d’autres positions seraient plus rationnelles. Dans tous les cas, pour en revenir à votre question précédente, je pense que l’on peut certainement établir une distinction entre nationalismes exclusif et non-exclusif. Le nationalisme exclusif implique le rejet de la coexistence autour de quelque chose qui en principe peut être partagé. Pour le nationalisme exclusif, le cas paradigmatique de ce « quelque chose qui en principe peut être partagé » a toujours été le territoire, mais on a observé plus récemment des idées nationalistes exclusives appliquées aussi à d’autres aspects, comme la culture nationale et l’identité. Vous avez ces « identitaires » qui apparaissent partout en Europe et aux États-Unis, notamment Les Identitaires en France, l’Identitäre Bewegung en Allemagne, et ceux qui ont marché à Charlottesville avec leurs torches. Il y a ici quelque chose d’intrigant, car alors que ce sont des nationalistes exclusifs (ils semblent même en être un cas paradigmatique), ils ont en même temps une visée plus globale, tout du moins proposent-ils un nationalisme qui s’étend jusqu’à l’ensemble du continent européen.

Qu’est-ce qui définit ces mouvements ?

Et bien, premièrement ces mouvements semblent collaborer par-delà les frontières. Ils se trouvent des ennemis communs, d’abord l’islam et l’islamisme, qu’ils ne distinguent pas, puis ce que certains d’entre eux appellent « impérialisme », qui renvoie grosso-modo à la domination culturelle américaine. Ces développements effacent à leurs yeux les cultures locales. Sur le plan économique, ils semblent, d’une certaine façon, proches de la gauche radicale ; du moins dans la mesure où ils s’opposent au « globalisme » et aux entités centralisées comme l’UE. Et comme la gauche radicale, qui peut glisser vers l’anarchisme, ils affirment rechercher une démocratie directe. Au contraire de la gauche radicale cependant, ils ne s’opposent pas à la propriété privée, et semblent croire à une forme de libre-échange, tant que celui-ci est « anti-global », bien que je ne sache pas à quel point ces programmes économiques sont étudiés. L’autre aspect sur lequel ils mettent l’accent, au contraire de la gauche, est ce qu’ils perçoivent comme le noyau de l’identité européenne, à savoir le christianisme et les valeurs chrétiennes traditionnelles, qu’ils confrontent aux valeurs des « arrivés », les immigrants musulmans, mais aussi à celles correspondant à des styles de vie plus alternatifs, plus libéraux, plus « rationnels » et prônant la libre-pensée. Est-ce que cela fait des identitaires des suprémacistes, comme les fascistes et les nazis ? Si on le leur demande, les identitaires ne déclarent pas l’infériorité d’autres races, mais seulement la nécessité de séparer les peuples, les cultures, les religions et les races. Bien sûr, même si leur idéologie n’est pas explicitement raciste, une telle position se traduit tout de même souvent en racisme, ou au moins, dans les faits, en ségrégation. De nombreux adhérents profèrent de telles opinions et il en faut fort peu pour que celles-ci dérapent. Le risque que le nationalisme exclusif se transforme en fascisme est un vrai problème. Après tout, pourquoi les cultures et les races devraient-elles subsister, ou être séparées ? On présume que c’est parce que l’une est meilleure que l’autre, ou doit-on penser que chacune a de la valeur et que c’est le mélange qui les rend mauvaises ? Le seul argument recevable que l’on puisse avancer à propos de l’asymétrie entre les différentes cultures est précisément celui que les identitaires ne peuvent avancer : c’est affirmer que les valeurs de liberté et de démocratie, de dignité et d’individu, de règle et d’ordre ont bel et bien été développées à l’Ouest. Il est évident que les identitaires ne peuvent pas utiliser cet argument ; il est universel, « globaliste », il renvoie à l’humanité en tant que telle, et cela les mènerait à l’opposé de politiques exclusives. À vrai dire, ils ne peuvent pas même invoquer le christianisme, qui n’est pas une religion tribaliste ou nativiste, mais qui prône la charité envers les autres, allant presque jusqu’au déni de soi. Il y a selon moi une contradiction terminologique dans la politique identitaire chrétienne.

 

Je me demande quel est le but du nationaliste lorsqu’il revendique un lien nécessaire entre la nation et la terre. Celui-ci est-il censé faire valoir une sorte de droit ? À quelle cour d’appel s’adresserait-il ?

Et bien, pour en revenir aux aspects les plus théoriques, il y a une dialectique interne fascinante qui fonctionne sans que le nationaliste ne s’en rende compte. En tant que philosophes, il nous revient de faire les devoirs du nationaliste, c’est-à-dire de fournir une perspective externe sur le phénomène, en plus de la perspective interne. Le nationaliste, lorsqu’il revendique un territoire, invoque le droit d’autogestion. Cependant les droits des nations sont, il me semble, parasites, tout du moins sont-ils ancrés dans une compréhension plus fondamentale des droits, à savoir les droits individuels. Invoquer un droit à l’autodétermination ne se fait pas dans le vide. Si vous êtes le seul peuple sur Terre, il est totalement vide de sens d’invoquer un droit sur une terre. Tout discours d’autodétermination implique qu’il existe quelque chose que tous peuvent en principe revendiquer. Et par conséquent il existe – ou il doit exister – une forme d’autorité externe que l’on va consulter pour régler ce conflit d’intérêts.

« Souvent, le recours à un tel législateur extérieur est, tout en étant accompagné dans un premier temps d’un aspect théologique, implicite, visible à travers la façon dont l’un insiste sur ses revendications. Le « Cela m’appartient », presque légal, est suivi du « Voici ma hache de guerre », plus martial, et vice versa.  »

 

Et pourtant dans la plupart des cas, historiques tout du moins, le nationaliste convaincu ne se repose pas sur l’avis d’un juge ou d’une justice, mais sur la force. Peu importe le verdict d’un juge, c’est celui qui remporte la bataille qui prend contrôle de la terre.

En effet, mais cela ne fonctionne vraiment qu’à l’état de nature, qui est lui-même une construction, un mythe. Très tôt, l’un ou l’autre – le plus souvent le vaincu – se rend compte que ce n’est pas la voie à suivre. Le vainqueur lui-même aura subi de lourdes pertes, sacrifié des hommes et des ressources, et les deux comprendront tôt ou tard qu’ils ont besoin d’aller devant un tribunal, de s’en remettre à un législateur extérieur à l’affaire. Kant fait remarquer avec justesse qu’« après ravages et renversements, après que les États ont épuisé de manière généralisée leurs forces internes, la nature les mène à ce qu’ils auraient pu atteindre grâce à la raison et en évitant tant d’expériences malheureuses : elle les mène hors de leur état sauvage et anarchique, afin d’établir une alliance des nations. » Souvent, le recours à un tel législateur extérieur est, tout en étant accompagné dans un premier temps d’un aspect théologique, implicite, visible à travers la façon dont l’un insiste sur ses revendications. Le « Cela m’appartient », presque légal, est suivi du « Voici ma hache de guerre », plus martial, et vice versa.

 

Il semble qu’une idée centrale du nationalisme est que l’individu appartenant à une nation a, d’une certaine manière, une obligation morale envers la nation dans son ensemble. Il doit se battre pour elle, travailler pour elle, peut-être même la glorifier. Comment pensez-vous que cet « appel du devoir » lancé par la nation interfère avec les autres obligations auxquelles un individu peut être confronté ?

Dans le cas de la France, où la relation entre la nation et l’État semble être de nature identitaire (tout comme l’est la relation entre la nation et le peuple, ce qui n’était pas le cas pendant la Révolution), nos obligations envers la nation se résument à des obligations de base envers l’État : payer ses impôts, être un bon citoyen, etc. Si l’on envisage cependant les entités sociales de toutes tailles envers lesquelles nous avons des obligations (la famille, le village, la cité), alors on se rend compte que l’idée selon laquelle nous avons une obligation spéciale envers la nation est une invention relativement moderne. Au cours de l’Histoire, cette obligation aura été le plus souvent envers la famille, le clan ou la tribu, et aura été fondée sur des liens interpersonnels, sur l’unité de la famille. Avishai Margalit développe une idée similaire dans L’éthique du souvenir. Il y distingue la « communauté éthique » de la « communauté morale », la première étant une communauté définie par les relations entre personnes, tandis que la seconde concerne notre relation à l’humanité en tant que telle. Entre les deux, on retrouve cette étrange créature qu’on appelle nation, envers laquelle nous avons des obligations qui parasitent nos obligations personnelles, en tout cas lorsque la nation n’est pas comprise au sens légal du terme, comme c’est le cas pour la France.

 

Vous évoquiez la pensée hautement influente d’Emmanuel Kant sur la politique, et je voulais savoir si l’on pouvait parler un peu plus de certains philosophes dont les idées ont pesé dans le développement idéologique des idées nationalistes. Les noms qui me viennent à l’esprit sont ceux de Herder, Hegel et Fichte, qui eux aussi ont écrit à la fin du XVIIIe siècle ou dans les premières décennies du XIXe, alors que les terres germaniques étaient politiquement fragmentées et qu’elles avaient été humiliées par les armées napoléoniennes. Y a-t-il un développement philosophique continu du nationalisme durant cette période ? Comment décide-t-on de l’Histoire des origines du nationalisme que l’on va donner, en prenant en compte le fait que cette époque a aussi vu le premier programme philosophique prônant le cosmopolitisme avec l’Idée pour une histoire universelle au point de vue cosmopolitique de Kant ?

Je ne sais pas si le cosmopolitisme a commencé avec Kant. On retrouve des idées similaires aux débuts des Lumières, par exemple chez Grotius et Pufendorf, et peut-être encore avant. Dans tous les cas, Herder est souvent considéré comme étant le précurseur du nationalisme moderne, même si tous ne sont pas d’accord là-dessus car d’une part, il a en effet élaboré cette idée de la nation comme unité naturelle, organique, et on lui attribue certaines phrases comme « toute perfection humaine est nationale » et « celui qui perd son sens patriote se perd lui-même ». D’autre part cependant, sa doctrine s’éloigne beaucoup d’idées plus modernes. Je suppose que l’on pourrait parler de « nationalisme bénin ». Herder croit en deux choses très importantes. Tout d’abord que chaque être humain a, en pratique, une attirance pour l’appartenance, la nostalgie de faire partie de quelque chose de plus grand que lui. Il associe avec évidence cette nostalgie au désir d’avoir un foyer et une patrie, et considère la langue comme le plus important des facteurs individuants entre les nations, même s’il n’oublie pas l’importance des coutumes, des mœurs, de la culture ou encore de notions plus larges comme la religion ou une éthique particulière. Le second point est que ce « quelque chose de plus grand » n’est pas unique ; au contraire il va de pair avec d’autres ensembles semblables qui, réunis, forment l’humanité en général. Cet assemblage de nations qui constitue l’humanité, ce « concert des nations » si l’on veut, est donc d’une grande importance pour Herder. Il ne fait aucune déclaration sur la suprématie ici ; chacune de ces nations est dans son propre droit, avec toute sa dignité, et c’est en effet parce que chaque nation est unique et possède son propre génie, sa propre langue et sa propre culture, que chaque nation contribue à créer un ensemble, tout à fait à la manière des différents instruments jouant dans une symphonie.

Je ne sais pas si quelqu’un a déjà fait le rapprochement, mais pourquoi ne pas comparer ici Herder et les identitaires ? J’entends par là les identitaires semi-globalisés qui accordent une grande importance au concept d’« Europe ». Au contraire de « l’ancien » nationaliste qui défend sa propre nation, les identitaires pensent voir un concert des nations en Europe, et celle-ci est mise en opposition face à l’Afrique ou à l’Asie, ainsi que face à l’islam ou à l’Amérique. C’est une façon de penser qui établit de grands blocs géopolitiques et culturels. Toutefois, alors qu’ils estiment que les nations d’Europe forment ensemble une harmonie, ils n’en pensent pas tant pour toutes les nations du monde ; les blocs qu’elles forment ne pourraient contribuer à une meilleure harmonie. Et pour parler franchement, même leur vision d’une « symphonie » européenne est plutôt bancale et biaisée, elle se contente d’être réactive et combative, cherchant à imposer une vision régressive de l’Europe. Je ne suis pas sûr qu’une Europe reformée ou déformée par les identitaires serait un endroit beaucoup plus éclairé que celle que conçoivent leurs opposants islamistes. En fait, ils ont pas mal de choses en commun avec les islamistes. Ils ne partagent pas les mêmes présuppositions meurtrières que ceux-ci, mais ils abhorrent tout comme eux notre situation actuelle.

« Un danger de cette forme bénigne du nationalisme selon Herder est donc qu’elle est susceptible de basculer en des formes exclusives, moins bénignes. Pour de tels cas, il faut étudier les conditions pouvant les rendre possibles. »

 

Pour en revenir à la façon qu’ont les identitaires de penser en termes de blocs, celle-ci s’apparente bien plus au choc des civilisations de Huntington qu’au « concert des nations » de Herder.

Oui, les identitaires s’éloignent en fait considérablement de Herder, qui s’opposait à cet esprit de combat et de lutte, à l’idée d’exclusion et, par corrélation, à celle de conquête. Il incombe à chaque nation de prospérer par elle-même dans le jardin de l’Humanité, et chacune peut s’imbriquer dans une autre et la fertiliser. Il convient toutefois de s’arrêter ici pour poser une question critique : la position de Herder est-elle vraiment stable ? Comment survit-elle aux détournements et aux radicalisations ? Étant pessimiste, je dirais qu’elle n’est pas stable du tout et qu’elle peut évoluer, qu’elle a d’ailleurs effectivement évolué en des positions plus problématiques, comme en une des formes du nationalisme exclusif que je mentionnais plus tôt. Parce que quelqu’un peut y adhérer et affirmer avec Herder qu’« il incombe à chaque nation de prospérer par elle-même », mais ajouter ensuite que « contrairement aux autres nations, ma nation ne prospère pas tout à fait, et c’est sûrement parce qu’elle abrite des éléments étrangers. Il faut s’en débarrasser. » Un danger de cette forme bénigne du nationalisme selon Herder est donc qu’elle est susceptible de basculer en des formes exclusives, moins bénignes. Pour de tels cas, il faut étudier les conditions pouvant les rendre possibles. C’est ici qu’arrive Hegel car, comme le montre Isaiah Berlin, c’est lui qui prend conscience qu’en plus du besoin d’appartenance, l’Homme a aussi un besoin de reconnaissance. Là où Herder pense que dès lors qu’on appartient à une communauté on est en sécurité (ce qui correspond à une forme assez paternaliste de la relation entre la communauté et soi), cette relation se fait plus mutuelle et dynamique chez Hegel, en raison du désir de reconnaissance : je veux que tu m’approuves, et tu veux que je t’approuve. Ici, Hegel apporte un point de vue externe sur la façon dont les nationalistes, dont les différentes nations traitent l’une avec l’autre, et je pense que ce rapport est historiquement plausible.

Pourquoi, me direz-vous, invoquer Hegel en tant que possible menace face aux idées de Herder ? On pourrait s’interroger sur ce qui arriverait si ce sentiment de reconnaissance, si important, était violé ou supprimé. Si un peuple est opprimé et qu’il n’est pas reconnu par le concert des nations, ou s’il est opprimé par une trop grande puissance, alors on a un souci, parce que cela signifie qu’on a un ennemi extérieur et que, presque par définition, cela va conduire à un renforcement ou à un passage en force de la politique identitaire exclusive de l’un ou de l’autre. Cela donne souvent naissance à un nationalisme particulièrement mauvais. Comme l’avance Berlin, « cette forme du nationalisme émerge d’une blessure ». Cette blessure peut prendre de nombreuses formes ; l’une d’entre elles est tout simplement l’oppression, sur son propre territoire. Une autre possibilité très probable est qu’un territoire soit coupé en morceaux, ce qui cause une perte du territoire ; elle aussi est perçue comme une blessure importante, voire même comme une mutilation.

 

Cela paraît faire écho à l’Histoire, et c’est sûrement un bon moyen d’envisager le développement de la pensée nationaliste allemande pendant et après les guerres napoléoniennes. Peu après l’humiliation infligée par ces guerres, Fichte a adressé ses fameux discours à la nation allemande, qui apparaissent comme un exemple précoce du nationalisme. Que pouvez-vous nous dire sur le rôle de Fichte dans ce développement ?

Oui, tout à fait, on peut aussi évoquer le nationalisme français qui s’est développé après l’humiliation de la guerre contre la Prusse en 1870, quand les Germains entrent en France et la conquièrent, ce qui résulte en l’émergence d’une forme de nationalisme bien plus radicale en France. On pourrait aussi rappeler l’humiliation, la blessure infligée à l’Allemagne suite au Traité de Versailles. On pourrait encore citer de nombreux exemples dans lesquels le « besoin de reconnaissance » est violé, ce qui conduit à une situation bien moins bénigne. Vous faites bien de mentionner une troisième figure importante par rapport au sujet : Fichte. Il prend deux éléments de la philosophie de la morale de Kant comme points de départ. Le premier est la défense de la dignité et de la liberté humaine par Kant, cristallisée par la notion centrale d’« autonomie ». Selon la philosophie de la morale de Kant, la bataille n’a pas lieu sur le plan politique, mais elle est entièrement contenue dans le cœur humain, dans son âme si vous voulez. Peu importent les vicissitudes de l’Histoire, peu importent la résistance et les obstacles posés par le monde externe, qui ne sont toujours fondés que sur des contingences, je peux agir librement et moralement en exerçant ma volonté. Mon bonheur dépend du monde, et il se peut que je ne sois pas heureux, mais j’ai un contrôle total sur ma dignité interne, qui se définit par ma morale seule. C’est la première idée « sacrée » en laquelle Fichte croit.

 

Et comment Fichte, la figure la moins connue parmi celles citées, et historiquement peut-être la plus compromise, développe-t-il la pensée de Kant sur l’éthique ?

Fichte conçoit d’une manière plus radicale que Kant la différence entre morale individuelle et collective, même s’il se heurte en fin de compte à des problèmes importants. À propos de la « morale personnelle », Fichte affirme par exemple : « Je suis entièrement libre intérieurement », « Je suis ma propre création », et « Je n’accepte pas la loi de ce que m’offre la nature par obligation, j’y crois par volonté ». « La volonté », ou Wille, c’est-à-dire l’acte de vouloir, la volition, est donc ce qui me définit, et cela accorde aussitôt de l’importance à des valeurs comme le dévouement, la détermination, l’authenticité, etc. Une fois de plus, ce sont des valeurs vides de sens tant qu’elles ne sont pas mises à l’œuvre. Maintenant, ce qui s’ensuit si l’on s’en tient à l’analyse de Fichte par Berlin – que je tiens pour plutôt juste –, c’est que l’on se demande « Qu’est-ce que ce « je » » ? Il ne faut pas oublier que Fichte est un métaphysicien, et que l’on a pas ici affaire au « je » empirique mais au « je » du « je veux », qui est au bout du compte un « je veux » transcendantal ou métaphysique, quoique ça signifie. On observe alors immédiatement le problème déjà présent chez Descartes qui est celui de l’identité du res cogitans, celui de la non-concordance entre la « chose pensante » et le « je » empirique. L’idée d’une chose pensante ne semble pas définir mon individualité, me distinguer des autres en tant qu’individu humain. Dans la vie, il est très facile de différencier « le soi » et l’autre : je suis celui qui est en train de parler, et vous êtes l’autre ! Vous êtes ainsi identifié, par exemple, par votre élocution, et moi par la mienne. Cette réponse n’est cependant pas valable pour Fichte puisque nous nous sommes référés au « soi » empirique, à l’être humain assis ici et à celui assis là-bas. Le « soi » métaphysique n’est assis nulle part, et il ne peut y avoir plusieurs « soi » de ce type.

 

Comment Fichte résout-il ce problème ? Il fait peu de doutes que la notion de « je » transcendantal et métaphysique, est plutôt détachée de la réalité, et encore plus de théories politiques comme celle du nationalisme.

Fichte est le premier à énoncer un « je veux » unique et supra-individuel, qui transcende l’empirisme et l’individualité des êtres humains. En partant de là, on a aussitôt affaire à une dichotomie entre le « soi » unique et transcendantal et une multitude de « soi » pluriels et empiriques. Ce « soi » transcendantal renvoie déjà vaguement à l’idée d’un collectif d’individualités empiriques, car tout comme ce collectif, il est unique et supra-individuel. Fichte est forcé de transformer ce « soi » transcendantal qui étaye son idée de collectif en quelque chose de plus concret, puisque le « soi » transcendantal n’a, à proprement parler, pas de pouvoir d’action. Afin, donc, de doter ce collectif d’un pouvoir d’action, il doit recourir à une sorte d’analogie, ou de projection. Il ne peut dissoudre cet agencement et en revenir aux individus humains, parce qu’il n’y aurait alors plus ni de collectif, ni d’acteur. Ainsi, pour avoir un intermédiaire entre les deux pôles que sont l’ensemble de « soi » empiriques et individuels et le « soi » transcendantal, projette-t-il le pouvoir d’action du collectif en un seul être humain, qui n’est pas choisi au hasard. Je ne veux pas l’appeler Führer, mais c’est très certainement un guide – un Zwingherr en allemand –, qui unifie la volonté du grand nombre tout en préservant l’agencement inaccessible au « soi » métaphysique, ainsi que l’unité de ce dernier, et, dans une autre mesure, sa transcendance et sa trans-historicité également. Fichte doit reconnecter le « soi » supra-individuel à la réalité empirique, ce qui le conduit à un collectif, mais comme celui-ci ne peut pas avoir de volition à proprement parler, il est forcé de postuler l’existence d’un guide qui puisse les unifier. Cela peut être perçu comme un mensonge situé aux racines d’un nationalisme plus moderne et dérangeant, d’autant plus que Fichte relie ces idées à celle de « germanité ». Il fait selon moi un saut immense pour passer du niveau transcendantal au niveau collectif à travers le postulat d’un guide, et un autre saut immense jusqu’aux notions de germanités. Ces sauts sont hautement suspects du point de vue philosophique, encore plus du point de vue politique. Et Fichte ne s’est pas arrêté là. Ce n’était qu’une partie infime de sa vision autoritaire selon laquelle la nation entière doit être éduquée, notamment les enfants, « dont le libre-arbitre doit être entièrement détruit » afin qu’ils soient amenés par nécessité à développer « une bonne volonté à toute épreuve ».

 

Fichte a tenu ses discours en 1808 avant de mourir quelques années plus tard, mais ils n’ont pas été beaucoup repris et discutés avant l’unification de l’Allemagne en 1870, et n’ont pris une place centrale pour le nationalisme allemand qu’aux alentours de la Première Guerre Mondiale. Quels développements ayant eu lieu au XIXe siècle ont permis à l’idéologie nationaliste de devenir une réalité politique pour une bonne partie de l’Europe ?

Et bien, beaucoup des fondations les plus importantes sont déjà en place au moment où arrive Fichte. Néanmoins, l’idéologie n’est pas encore entrée en pratique. Je considère 1848 comme l’une des dates cruciales du développement du nationalisme, aussi bien pour l’Europe de l’Ouest que pour celle de l’Est. Durant cette période, le nationalisme aurait pu marcher main dans la main avec la rhétorique de libération et d’épanouissement personnel. L’oppression à laquelle de nombreux peuples ont résisté était réelle, ils ont déclaré qu’ils ne souhaitaient pas être gouvernés par les Ottomans, les Austro-Hongrois ou par qui que ce soit, et qu’ils souhaitaient se gouverner eux-mêmes. En principe, les minorités (même les Juifs !) devaient acquérir droits et citoyenneté. L’étape vitale suivante est la formation de partis politiques. Par ce moyen, une idéologie est rattachée à un parti spécifique, qui devient le vecteur de cette idée.

L’exclusion ne concerne désormais pas uniquement ceux qui n’appartiennent pas à la nation du point de vue ethnique ou culturel, mais aussi ceux qui n’y appartiennent pas du point de vue politique. Il apparaît clairement dans les textes de Fichte que ceux qui n’agissent pas en bons patriotes, qui n’aiment pas véritablement la nation allemande, doivent également être exclus. Cela fait évidemment penser à du fascisme, celui-ci cherchant à éliminer non seulement ses ennemis externes mais aussi ses ennemis internes : les « mauvais » Italiens, Français ou Allemands.

« Premièrement, il convient de noter que le nationalisme ne se limite pas du tout à l’Europe, et dans un second temps, que si les génocides ne se limitent pas plus aux régimes fascistes, ils sont une conséquence possible du nationalisme quand certaines conditions historiques sont réunies. »

 

Maintenant que nous avons constaté que le nationalisme exclusif a tendance à basculer vers des idéologies plus extrêmes comme le fascisme, j’aimerais poser la question des crimes nationalistes, en particulier des génocides du XXe siècle. Y a-t-il quelque chose de propre au nationalisme exclusif, par exemple dans son attitude envers les minorités, qui conduit à ces crimes contre l’humanité ? Ces crimes ont-ils en grande partie été motivés par une idéologie, ou sont-ils dus à un concours de circonstances ?

Premièrement, il convient de noter que le nationalisme ne se limite pas du tout à l’Europe, et dans un second temps, que si les génocides ne se limitent pas plus aux régimes fascistes, ils sont une conséquence possible du nationalisme quand certaines conditions historiques sont réunies. En ce qui concerne le premier aspect, il suffit d’observer le génocide rwandais, lors duquel le gouvernement Hutu a massacré des centaines de milliers de Tutsis. C’est de toute évidence un crime dû au nationalisme exclusif, au racisme même, et un crime contre l’humanité du plus haut degré. Pour le second aspect, on pourrait citer le génocide arménien, qui a eu lieu après que les Jeunes-Turcs ont pris le pouvoir au début de la Première Guerre Mondiale. Les Jeunes-Turcs n’étaient pas des fascistes, mais ils ont malgré tout mené un génocide fondé sur des idéaux turcs, sur la pureté d’un État-nation en lien avec son identité, et qui a été dirigé contre une minorité. Contre plus d’une minorité même ; les Arméniens ont certes payé le prix le plus cher, mais les Grecs et les Assyriens ont aussi grandement souffert aux mains des Turcs pendant cette période. Ces crimes ne se limitent donc ni à l’Europe, ni au fascisme.

 

Quelles sortes de conditions historiques peuvent mener à ces crimes ? Et quel rapport tout cela entretient-il aux propos de Berlin sur un « nationalisme émergeant d’une blessure » ?

Je pense que le tableau que nous avons esquissé d’un nationalisme comme attitude de réaction pouvant être aggravée par une blessure ou une perte, nous donne un bon moyen de comprendre ceci. Une nation peut devenir très violente si elle est attaquée ou si elle connaît ce qu’elle perçoit comme une perte, en particulier si cette perte est perçue en contraste avec un passé glorieux de la nation, du peuple ou de l’empire. Une minorité qui est coincée au sein du territoire d’une telle nation, et qui est perçue comme l’agent de pouvoirs extérieurs ayant infligé cette blessure à la patrie-mère, est condamnée. Manus Midlarsky a analysé cette logique meurtrière en détail. Cela a été le cas avec la chute de l’Empire Ottoman ayant précédé le génocide arménien, ainsi que dans le cas rwandais. Et bien sûr dans le cas de l’Holocauste ; l’Allemagne avait connu des pertes territoriales majeures avec la Première Guerre Mondiale, et la droite allemande radicale a perçu le Traité de Versailles comme une humiliation. Ces faits n’ont pas été oubliés, ils ont été le terreau d’un mythe de vengeance particulièrement dangereux, puis de la forme la plus terrible de nationalisme exclusif et de racisme que l’on ait vu à l’ère moderne.

Ainsi les conditions de ces crimes sont-elles, premièrement, le fait que la nation se sente menacée, deuxièmement, le fait qu’elle ait connu une perte, tout du moins qu’elle ait un antécédent de perte relativement récent. Troisièmement, cette nation contient en son territoire (cela peut être un territoire occupé comme avec l’Allemagne nazie et l’occupation de l’Europe de l’Est) une minorité perçue comme étant l’agent d’une menace extérieure. Lorsque toutes ces conditions sont réunies et si le cours des événements tourne mal, il y a toujours le risque qu’un crime ait lieu, et cela semble être un des problèmes majeurs du nationalisme, indifféremment de ses origines bénignes.

 

Interview : Jonathan Egid

Traduction: Nikolas Behagel

 

Dr. Edward Kanterian
University of Kent

 

 

 

 

 

Nationalisme et les Nations Unies

« Les Nations unies offrent un forum établi, structuré et institutionnalisé qui émane de l’idée fondamentale de l’égalité entre les états. »

Interview avec Madame la Prof. Dr. Heike Krieger, spécialiste dans le domaine juridique, droit public et droit international à l’Université libre de Berlin

 

Conséquence du choc que fut le drame de la Seconde Guerre mondiale, les Nations unies sont fondées en 1949. Leur but déclaré : assurer la paix dans le monde. Aujourd’hui, la résurgence du nationalisme nécessite la cohésion de cet organisme majeur de la coopération internationale. Le magazine 42 s’entretient avec la spécialiste en droit international Heike Krieger, professeure de la Freie Universität de Berlin, au sujet d’un changement dans l’organisation : de la coopération à la confrontation.

 

Madame Dr. Krieger au sein des Nations Unies sont réunis des états tous différents. Dans le domaine du droit, cependant, les termes état-nation et nation n’ont pas le même sens. Les nations sont-elles par conséquent sous-représentées au sein de l’ONU ?

Cela dépend de la manière dont on définit le terme de nation. L’ONU emploie le terme de nation à l’identique de celui d’état. Le droit international pose la question de l’existence de nations au delà de l’état, plutôt sous la notion de peuples et de leur droit à l’autodétermination. À certains endroits les frontières sont en contradiction avec les peuples, car les populations sont réparties sur plusieurs états. C’est le cas par exemple des Kurdes en Turquie, en Syrie ou en Irak.

Comment cela se présente-t-il dans le cas du Canada qui a reconnu le Québec comme nation à part entière au sein de l’état-uni, ou dans le cas de l’Espagne avec ses communautés autonomes ?

Le droit à l’autodétermination regroupe différents aspects. Un élément important est l’autodétermination interne : les peuples et groupes ethniques au sein d’un état-nation obtiennent, dans ce cas, certains droits d’autonomie. Parmi ceux-ci on trouve par exemple des réglementations concernant le bilinguisme ou bien les compétences dans le domaine de l’éducation. Concernant ce dernier point, une grande partie est réglementée par les constitutions nationales et la législation— comme justement les systèmes juridiques en Espagne ou au Canada qui ont leur propre réglementation. À cela s’ajoute des limites internationales provenant d’accords du droit international, selon lesquels les droits des minorités doivent être protégés.

Pourquoi toutes les nations et états-nations ne sont-ils pas représentés au sein de l’ONU ?

A l’heure actuelle, l’ensemble des états-nations est membre des nations-unies. En tout cas tous ceux reconnus par le droit international, soit 193 états actuellement. Les autres sont de facto des régimes : donc des entités qui remplissent les critères d’un état, mais qui ne sont en effet pas reconnus en tant qu’état par la communauté internationale, comme par exemple la Somalie ou Taiwan. La plupart du temps cela est dû à des raisons politiques qui excluent une affiliation aux Nations unies. Dans le cas de Taïwan, par exemple, aussi bien Taïwan que la Chine s’accroche à l’existence d’un état uni, en conséquence Taïwan ne prétend pas à un état propre.

Les nations unies existent depuis presque 70 ans. Pourquoi n’y a-t-il pas, jusqu’à maintenant, une forme de gouvernement mondial ou des tentatives dans ce sens ?

Pourquoi il n’y a pas de gouvernement mondial ? Un tel système gouvernemental supposerait de très hautes exigences, en particulier s’il devait être légitimé démocratiquement. Il faudrait empêcher que cela se transforme en une structure autocratique. Il serait indispensable de veiller à ce que chaque partie du monde et tous les intérêts soient équitablement représentés au sein d’une si grande association. C’est une pensée utopique. Mais dans la réalité il y a probablement trop de barrières, ne serait-ce que pour savoir si le sentiment nécessaire d’appartenance à une communauté peut se créer entre les différents peuples. Je pense que le déroulement actuel des choses indique qu’une telle tentative rencontrerait beaucoup de défiance. Ce n’est à ce jour tout simplement pas réalisable. On peut tout de même se poser la question : est-ce que davantage doit être fait dans ce sens, doit-on travailler plus à cette idée ? Peut-on renforcer les éléments de participation au niveau global. Dans un cadre plus restreint, mais similaire, les élections au parlement européen sont un exemple d’initiative importante pour renforcer la participation du citoyen à l’idée européenne et l’union européenne. Il faudrait réfléchir à d’autres aspects participatifs, également à la lumière des réseaux sociaux et des nouveaux moyens de communication.

« La crise du processus d’unification européenne fait aussi partie de ce que nous observons actuellement : le retour au national. »

 

Vous mentionniez à l’instant l’idée qu’on retrouve actuellement quelque chose de similaire à l’échelle de l’Union européenne. Le projet d’un état européen commun est notamment sujet à discussion.

Oui, c’est certain. Déjà au sein de cette organisation plus restreinte, dans laquelle on observe une cohésion culturelle et historique beaucoup plus forte, on est confronté actuellement à des contestations et à des mouvements de refus. La préservation de la paix en Europe, traditionnellement vu comme l’objectif porteur de sens, était quelque chose que les états et leur population pouvaient partager. Pourtant, même en Europe, certains ont le sentiment que les intérêts particuliers des différentes populations ou partie de population ne sont pas suffisamment représentés. La culture, la religion, la langue sont potentiellement des facteurs plus puissants que ce qu’on avait évalué dans les années 1990. La crise du processus d’unification européenne fait aussi partie de ce que nous observons actuellement : le retour au national. Peut-être qu’il faudrait créer une identité unie à une échelle plus haute : une politique identitaire qui ne se concentre pas sur l’état-nation mais plutôt qui s’occupe de créer une plus grande identité commune aux peuples.

En quoi le nationalisme représente-t-il un défi pour la Global Governance ?

Par Global Governance on entend en effet un cadre international fait d’institutions et de règles, mis en place afin de résoudre ensemble des problèmes dépassant les frontières. Actuellement on observe une vague de populisme, souvent liée à des tendances nationalistes. Dans certains états le populisme – éventuellement combiné à d’autres idéologies – présente un défi pour le droit international. Certains éléments structuraux de l’idéologie d’un populisme orienté vers le nationalisme vont à l’encontre d’une coopération internationale forte et d’un contrôle des états par des commissions internationales, par exemple, dans le domaine des droits de l’Homme, les organisations supranationales ou la multilatéralité. Cela a des répercussions différentes selon les états. Quand le président des États-Unis Donald Trump se présente avec son « America first », cela a des répercussions tout autre sur la communauté internationale que si la Pologne ou la Hongrie pratiquent une politique nationaliste. Parce que traditionnellement les États-Unis sont encore vus comme le garant de l’ordre international, comme ils se sont démarqués à la fin de la guerre froide– déterminés par l’aspiration à l’Etat de droit, la démocratie et les droits de l’homme.

Le phénomène du nationalisme évolue-t-il selon vos observations vers une tendance mondiale ?

Je suis pour ma part toujours très vigilante avec le terme de « tendance ». Cependant beaucoup d’observateurs la constate actuellement. On a par exemple vu des procédés nationalistes et populistes lors des élections aux États-Unis. Les évènements en grande Bretagne comme la sortie de l’Union européenne, se caractérisent aussi par le nationalisme. La Hongrie, la Pologne, la Russie et le gouvernement indiens sont aussi considérés comme nationalistes. Cela devient épineux lorsqu’ils entraînent avec eux des dispositifs relevant du droit, par exemple le non-respect de décisions de tribunaux internationaux, le retrait d’organisation internationales ou bien la résiliation d’accord de droit international. Cela peut devenir de grands défis pour l’ordre international. Mais l’évaluation se fait au cas par cas. Ainsi, la sortie annoncée des États-Unis des accords de Paris s’est heurtée mondialement à la critique, mais pourrait sur le long terme renforcer les accords, en car les États-Unis ne pourront plus empêcher le processus à venir, au sein de la structure du contrat.

Quel rôle joue l’ONU dans la coordination des intérêts nationaux ?

L’idée fondatrice des Nations unies était de permettre la coopération entre les états. Les actions de l’ONU devaient dépasser les intérêts nationaux et permettre au droit international de réaliser le bien commun : on parle de common interest ou de global goods. Les meilleurs exemples proviennent du domaine de la politique environnementale. Les effets de la pollution et du dérèglement climatique sont à considérer globalement. Les causes sont de prime abord à chercher chez les riches pays industriels du « Nord », alors que les effets se ressentent tout particulièrement sur les états insulaires du Pacifique. Afin de trouver un règlement mondial sur la question, les états doivent voir plus loin que les intérêts bilatéraux nationaux et poursuivre des intérêts mondiaux.

Le droit international s’est, depuis 1990, beaucoup développé en ce sens. La convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1992 en était l’expression, tout comme les Accords de Paris en 2015. Mais il y a des états qui doutent de cet intérêt commun et qui tentent de faire reculer le droit international. Ils souhaiteraient revenir à un système qui coordonne des intérêts bilatéraux et non pas qui réalise des intérêts collectifs. L’administration Trump en est le symbole.

La structure des nations unies suscite régulièrement la critique.

En effet la structure est sujette à beaucoup de critiques. Il y a bien-sûr un besoin constant de réforme. Maintes choses, comme ce que produit actuellement l’administration des États-Unis, apparaissent compréhensibles à beaucoup de gens ; comme par exemple la nécessité de réformer le conseil des droits de l’homme des Nations unies. Car comment peut-on en effet justifier le fait que, des états qui dans une mesure considérable portent atteinte aux droits de l’Homme, siègent à ce conseil ? Par ailleurs est-ce que le droit de veto des cinq puissances en disposant n’ébranle pas la légitimité du conseil de sécurité ? Ces structures appellent du moins des explications. À cela s’ajoute des questions d’efficacité : les structures sont-elles excessivement complexes ? Le système administratif est-il trop imposant ? Mais au delà de cela, les Nations unies offrent un forum établi, structuré et institutionnalisé qui émane de l’idée de l’égalité entre les états et leur donne à tous, et par là même à la population mondiale, la possibilité, de décider et de poursuivre des intérêts communs.

Une bonne Global Gouvernance n’est-elle réalisable qu’avec les Nations unies ?

Sans une organisation formellement institutionnalisée, seule une coalition of the willing – un groupe non déterminé d’états – pourrait se charger des tâches individuelles. On remarque une tendance à cela au début des années 2000. Son expression se retrouve dans des rencontres telles que le G-8, G-7 ou G-20, qui prennent des décisions politiques de grandes ampleurs. Mais le problème de ces structures informelles c’est qu’elles permettent aux états particulièrement puissants d’user de leur force sans contrainte. Un cadre institutionnel et juridique leur fait défaut. La souveraine égalité des états n’est pas garantie à mesure égale, comme elle l’est aux Nations unies. En effet la question de savoir qui en fait partie ou pas peut être déterminée unilatéralement. Il n’y a pour cela pas de règles juridiques claires prédéfinies. Ainsi se renforce le déséquilibre des pouvoirs. La participation et la représentation sont finalement encore moins assurées qu’au sein des Nations unies. En comparaison, un système structuré et basé sur le droit est, de mon point de vue, toujours à privilégier.

Vous disiez justement que le nationalisme acquiert un poids politique plus lourd. Les élections aux États-Unis, la Pologne et l’Inde en sont des exemples – certains détracteurs disent que cela pourrait devenir un problème, en particulier pour le conseil de sécurité des Nations unies.

Le droit de veto privilégie sans aucun doute les cinq puissances qui le possèdent : les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France et la Chine. Cela a longtemps été ressenti comme un moyen illégitime pour préserver les intérêts des états en question – précisément dans le cas de la Syrie, lorsque le conseil de sécurité des Nations unies devient incapable d’agir dans le cas d’atteintes aggravées aux droits de l’Homme. Derrière cela se cache la pensée qui, à mon avis, joue tout particulièrement dans l’actuel déplacement des structures globales de pouvoir, un rôle important : un conflit entre ces cinq forces possédant le droit de veto a un fort potentiel d’aggravation. Le danger existe qu’un conflit, d’abord délimité, se transforme en définitive en une guerre mondiale.

« Mais à présent, on se dirige vers un monde multipolaire. L’ordre unipolaire du monde, c’est à dire avec les États-Unis comme puissance globale dirigeante, est remis en question.  »

 

Beaucoup n’ont depuis la fin de la guerre froide plus pris ce risque au sérieux tant qu’il s’agissait d’interventions militaires dans des états avec faiblesse étatique : comme en Syrie ou dans certains pays africains. Mais à présent, on se dirige vers un monde multipolaire. L’ordre unipolaire du monde, c’est à dire avec les États-Unis comme puissance globale dirigeante, est remis en question. La Russie se déclare – également sur le plan militaire – renforcée dans le système international, de même que la Chine. Le risque que cela en vienne à une aggravation entre ces forces est à nouveau réaliste. C’est sous ce jour qu’on peut expliquer pourquoi un droit de veto est important pour éviter une propagation mondiale des conflits.

Pensez-vous qu’une réforme des Nations Unies est absolument nécessaire ? Quelle forme devrait-elle prendre ?

Je crains qu’une grande réforme du système de l’ONU ne soit pas réaliste actuellement. En effet, il est invraisemblable que le traité fondamental soit modifié. En 2000, lors de la réunion à l’occasion du millénaire, de grands efforts ont déjà été fournis dans cette direction-là. Certains États ont fait des propositions très concrètes pour, par exemple, modifier la composition du Conseil de Sécurité de l’ONU. Mais ces plans ont échoué. Aujourd’hui, la volonté de travailler ensemble est encore plus faible qu’à ce moment-là. Les intérêts nationaux sont plus actuels que jamais. Je ne peux m’imaginer que l’une des cinq puissances ayant un droit de veto renonce à celui-ci. Par ailleurs il faut se demander, quel système pourrait être établi à la place du Conseil de Sécurité de l’ONU dans sa configuration actuelle.

Est-ce que l’ONU est par conséquent vouée à l’immobilisme dans de pareilles conditions ?

La charte de l’ONU est un traité de droit international. Elle évolue au travers des interprétations juridiques. Dans le droit international les gloses d’un traité peuvent être modifiés, notamment par les changements dans la pratique qui sont exercés dans le cadre d’une conviction juridique propre à un État. Ce changement perpétuel empêche l’immobilisme. De cette façon, l’interprétation de certaines normes se différencie déjà de la façon dont elles ont été d’abord pensées, comme c’est le cas pour l’entrée en action des forces de maintien de la paix. La façon dont ces forces agissent aujourd’hui montre combien la pratique a évolué dans le temps long. Il y a donc bien, comme auparavant, la possibilité de modifier, de faire évoluer la charte. Plusieurs propositions sont faites dans ce cadre. Les États qui disposent d’un droit de veto pourraient renoncer à celui-ci si les droits de l’homme sont violés à un degré important, comme le propose la France. Il existe aussi l’idée que les pays possédant un droit de veto soient obligés de justifier l’exercice de celui-ci. Ce sont des choses qui pourraient être introduites par l’exercice de la pratique sans pour autant devoir réaliser une grande réforme du contrat. Il est bien plus réaliste de faire des pas lents, c’est plus faisable qu’une réforme complète. De cette façon, la structure de l’ONU peut toujours être modifiée. Cependant nous allons devoir vivre encore longtemps avec la structure fondamentale et avec la répartition des pouvoirs au sein de cette organisation.

Est-ce que vous diriez que les propositions de réforme sont vouées à l’échec ?

Pas forcément, puisque certaines choses ont été changées. Par exemple, il y avait auparavant la commission pour les droits de l’homme, dont la composition et le fonctionnement ont été modifiés, et c’est ainsi que le Conseil des droits de l’homme a vu le jour. Les États-Unis ont à nouveau demandé une réforme du Conseil. Je pense que, dans ce cadre, d’autres évolutions sont possibles. Cependant, s’il s’agit de modifications du texte du traité-même, il faudrait que le traité soit modifié au cours d’un procédé formel, dont un des points serait la ratification par chaque État. Ainsi se posent les questions suivantes : voulons-nous, en ce moment, réellement engager un processus de ratification du traité aux États-Unis même si ce processus court le risque d’un échec ? Peut-être que non. Je pense qu’il est plus sage de ne pas toucher au traité.

« Je trouve que c’est un défaut dans la politique étrangère allemande de ne pas s’engager assez sur le terrain de l’ONU.« 

 

Les pays influencés par le modèle occidental, qui sont moins directement dépendants de l’ONU et la considèrent plutôt comme un conseil de coordination et collaboration, formulent de nombreuses critiques envers l’ONU. Cette organisation souffre-t-elle d’un problème d’image ?

Peut-être que les pays en voie de développement et les économies émergentes des « Pays du Sud » sont dans des phases différentes de leur Histoire et ont placé, à différents degrés, leurs espoirs pour un monde plus juste dans l’organisation de l’ONU, dans le sens d’une plus grande justice distributive. Un grand débat a commencé dans les années 70 sur l’organisation mondiale de l’économie pour voir comment apporter une meilleure justice distributive dans cette économie. L’assemblée générale était alors une plateforme importante grâce à laquelle ce but politique pouvait être atteint. Les « Pays du Nord » cependant n’ont jamais mis de cette manière l’accent sur les normes internationales de l’équité. Ces pays considèrent l’ONU comme un forum pour la politique de sécurité et comme un forum pour l’aide au développement, mais plus dans la perspective du donateur. Vous pouvez aussi observer qu’en Allemagne la politique étrangère était longtemps concentrée sur l’Europe. Dans chaque ministère aujourd’hui vous trouverez un département européen, mais pas systématiquement un département pour l’ONU. Je trouve que c’est un défaut dans la politique étrangère allemande de ne pas s’engager assez sur le terrain de l’ONU. Si c’était le cas, l’Allemagne pourrait devenir un moteur important auprès de l’ONU pour un engagement en faveur de la paix dans le monde et pour la configuration d’un ordre du monde plus équitable.

Quel engagement attendez-vous de la part de l’Allemagne ?

Cet engagement pourrait avoir lieu à différents niveaux. Comme évoqué précédemment, une première possibilité serait de mieux intégrer l’ONU dans le travail des ministères, comme, par exemple, avec la création de départements spécifiques à l’ONU. Un point important concerne le domaine de la politique de sécurité : il faudrait que les forces armées allemandes puissent rejoindre les actions pour la paix de l’ONU. Cela ne s’est pas produit depuis un très long moment. Le gouvernement fédéral considérait que la structure de l’ONU sur les questions militaires n’était pas assez efficace et de ce fait pas assez sécurisée pour les soldats allemands. L’image des structures telles que l’OTAN ou l’UE était tout à fait différente. Cette situation a changé radicalement depuis l’engagement de l’armée allemande au Mali. À l’avenir j’attends plus d’engagement de cette forme-là, car depuis trop longtemps ce sont les « Pays du Sud » qui fournissent prioritairement les troupes pour les missions de paix. C’est un décalage malheureux puisque les missions de paix correspondent à des initiatives communes. L’efficacité militaire de certains états parmi les « Pays du Nord » est souvent plus forte et de ce fait plus déterminante pour la réussite de la mission.

En ce moment l’armée allemande fait de la publicité sur les réseaux sociaux pour la campagne au Mali.

Oui, c’est vraiment intéressant. La légitimité de cet engagement est sûrement plus élevée que dans d’autres cas : notamment en comparaison avec les actions anti-terroristes, dont le fondement juridique est controversé. Quand l’armée allemande évolue dans le cadre posé par les Nations Unies, il ne fait aucun doute que les troupes défendent alors un intérêt global pour une communauté internationale.

« On peut observer en ce moment, dans la critique de la mondialisation, que les tendances nationales et populaires s’enflamment.  »

 

Revenons-en aux voix critiques : les mouvements nationalistes en Europe énoncent des critiques contre la mondialisation. Les Nations Unies sont aussi visées. Est-ce que c’est en cela que réside la raison de l’impopularité de l’organisation ?

On peut observer en ce moment, dans la critique de la mondialisation, que les tendances nationales et populaires s’enflamment. D’après moi, il est possible d’observer deux évolutions fortement liées. D’abord, la mondialisation ne cesse de croître de façon significative depuis les années 1990. Cela mène d’une part à une mise en réseau plus large, à une plus grande liberté de mouvement au niveau international, à une communication mondiale, au lancement d’une opinion publique internationale et à beaucoup de bonnes évolutions dans le domaine de l’économie, comme par exemple une classe moyenne forte en Chine et dans les autres États des « Pays du Sud ». D’autre part la mondialisation s’accompagne aussi de conséquences négatives tels que les flux de migration, la crise économique, la crise financière et manifestement des craintes au sein la population envers ces phénomènes.

De plus, la mondialisation a aussi mené à ce qu’un nombre croissant de décisions politiques soient prises à un niveau global, parce que les problèmes politiques croisent tellement de domaines, qu’ils semblent pouvoir être résolus uniquement au niveau global. Cependant ces processus se mettent rarement en place au sein des Nations Unies, mais plutôt dans des réseaux, comme par exemple lors du G20. Ces conseils internationaux sont souvent, comme indiqué précédemment, peu structurés et opaques. Beaucoup de décisions de longue portée appartiennent à des institutions internationales de la finance. Alors se pose la question de savoir comment accorder à ces décisions une dimension démocratique, c’est-à-dire comment légitimer ce genre de décisions. C’est avant tout une question qui se pose pour les « Pays du Nord » et les États constitutionnels. Pour moi c’est une partie du problème.

Et pourquoi ?

Certes, les « Pays du Sud » ont bénéficié d’une certaine façon de la mondialisation, mais ils sont toujours confrontés à de fortes inégalités dans la distribution à échelle mondiale. Les « Pays du Nord » de leur côté, sont traversés par la critique de la mondialisation. Que ce soit les peurs diffuses de la mondialisation ou bien la critique bien fondée, selon laquelle il manque dans ces procédures de légitimité démocratique et de transparence. Il y a peu de progrès sur cette question. En même temps, les institutions internationales n’ont pas toujours exécutées leur mission de façon exemplaire – comme par exemple les institutions financières durant la crise financière. Les réactions face à la crise, les moyens employés pour y remédier, tel que le fond de sauvetage de la zone euro ont été fortement contestés. Ici aussi les questions du rattachement à la démocratie doivent être posées. C’est justement sur ce conglomérat que les partis populaires et nationalistes s’appuient. Ils se servent de critique légitime pour nourrir leurs discours anti-élite, leur pensée anti-pluralité, nationaliste et raciste. De cette façon, ils évoluent sur un terrain fertile.

Les courants nationalistes et de droite fleurissent en ce moment dans le néolibéralisme, mais pour se détourner de lui. Comment s’accordent ces mouvements ?

Ma supposition est que la politique conservatrice n’a pas cessé de se différencier des autres courants. D’un côté, vous avez un système de valeurs conservateur libéral, qui s’appuie sur une structure économique elle-aussi libérale. Mais cette structure économique libérale se réfère à un régime constitutionnel, à une structure mondiale libérale, qui reconnaît les droits de l’homme. Le droit de propriété est la condition préalable pour l’économie du marché. Lier les droits de l’homme et l’économie de marché est une idée des années 90. Les courants nationalistes-conservateurs et populaires s’opposent à l’État de droit libéral et au libéralisme en général. Viktor Orbán indique clairement dans ses discours qu’il ne veut plus de la souveraineté constitutionnelle libérale et qu’il s’oppose aux droits des minorités et certains autres droits fondamentaux, telles que la liberté d’expression et la liberté de rassemblement.

De nombreux sympathisants de ces courants nationalistes considèrent que l’identité nationale et la souveraineté de leurs frontières nationales sont menacées par les processus de la mondialisation. D’où vient ce sentiment de menace ?

Il existe à ce sujet de nombreuses études de cas. Mais je suis juriste, et non politologue. Mon impression c’est que, en ce moment, la crise des migrants a mené à cette perception subjective. Le fait que cette perception subjective ne corresponde pas souvent à la réalité s’explique parce que les événements sont instrumentalisés de diverses façons par les politiques. Une partie des problèmes de l’UE, mais aussi des autres organisations internationales, vient du fait que les politiques nationales déplacent volontairement la solution de problèmes déplaisants sur une échelle internationale. C’est vrai, notamment pour la responsabilité pour des décisions politiques. Alors on argumente de façon suivante : « On a pu décider de rien, c’est Bruxelles qui a voulu cela ! ». Alors les États membres participent à la prise de décision à Bruxelles et continuent à suivre là-bas leur ligne directrice en politique. Ils sont actifs dans ce processus de décision. Mais l’idée du déplacement du pouvoir décisionnel a créé une image négative des institutions mondiales et européennes.

« Mais je pense en effet que cela revient à la responsabilité des États membres de l’ONU, qui ont une fonction charnière entre les citoyens et les organisations. »

 

Comment peut-on s’opposer à cette évolution dans la perspective internationale ? Que peuvent faire les Nations Unies ?

Les premiers pas importants seraient certainement une information et une transparence plus fortes. Mais je pense en effet que cela revient à la responsabilité des États membres de l’ONU, qui ont une fonction charnière entre les citoyens et les organisations. Les États membres travaillent au niveau international au sein de ces organisations et avec ces organisations. C’est le fruit de ce travail qui doit être communiqué à l’intérieur de pays. Le but serait de faire une politique appropriée à échelle internationale, pour laquelle il existe à l’intérieure de la population une forme de publicité et à laquelle la population peut activement prendre part.

Une dernière question : compte tenu des diverses critiques, diriez-vous tout de même que l’ONU « ne peut avoir d’alternative » ?

« Sans alternative » est une formulation horrible. Mais je pense, qu’un monde sans l’ONU serait un monde bien plus mauvais.

Interview: Anna Hörter

Traduction: Charlotte Boschen, Alwina Najem-Meyer

Prof. Dr. Heike Krieger
Université libre de Berlin

Le nationalisme dans l’Histoire contemporaine

« C’est vraiment à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans que se met en place une réflexion pragmatique : qu’est-ce qu’un État moderne ? »

Interview avec Prof. Dr. Marie-Thérèse Mourey, Sorbonne-Université

 

Quiconque s’intéresse à l’Histoire de l’état-nation allemand tombe inévitablement sur la célèbre phrase : « Au commencement était Napoléon. » Cependant, avant que l’Allemagne n’entre dans cette phase si décisive de son Histoire nationale, le pays existait sous la forme d’une entité politique unique en son genre : le Saint-Empire Romain Germanique. La professeure Mourey explique dans son entretien avec le magazine 42 en quoi cet empire se distingue de toutes les nations qui se sont construites au cours du XIXième siècle et dans quelle mesure il peut être considéré comme précurseur de l’état-nation allemand moderne.

 

Dans quelle mesure les notions de « nationalisme » et de « nation » s’appliquent-elles à la période historique à laquelle vous vous intéressez principalement ?

La notion de « nation » peut s’appliquer à la période de la Première Modernité − c’est ce qu’on appelle en allemand la « Frühe Neuzeit » (qui s’étend de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution française) − mais dans une acception bien différente de celle qui prévaut actuellement. Et pour le terme de « nationalisme », il ne doit être employé qu’avec une très grande prudence et une grande réserve, et dans un contexte tout à fait particulier.

Que veut dire le terme de « nation » aux XVIe et XVIIe siècles dans « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation », le Saint-Empire romain germanique ?

Deux remarques: le terme de nation lui-même a connu un glissement sémantique au fil du temps. À l’origine, le terme latin de natio-nationes désignait les nations étudiantes, qui se regroupaient à l’étranger − donc des expatriés − dans des universités et des académies. Ils se regroupaient selon des affinités linguistiques, culturelles, et parfois aussi selon des origines géographiques communes. Dans les universités médiévales, les étudiants étaient regroupés et inscrits officiellement selon leur appartenance à une nation ; et si on se réfère au territoire français actuel, il y avait à l’époque la nation picarde, la nation normande, la nation gauloise et même, je crois, une nation auvergnate.  Les nations existaient aussi − c’est un cas un peu particulier − lors des conciles, c’est-à-dire qu’il y avait des regroupements selon des caractéristiques communes pour empêcher la prédominance trop grande des prélats italiens. Quant au terme de « Deutsche Nation » dans l’expression « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation », il apparaît dans la dénomination du Saint-Empire à partir de la fin du XVe siècle. On trouve les premières mentions autour de 1470-1475 et le terme est fixé en 1512 dans ce qu’on appelle un « Reichsabschied », un recès d’empire à la diète de Cologne. Cet acte de loi fixe le fait que désormais l’Empire est à la fois l’Empire Romain − héritier de l’Empire Romain −, et Saint-Empire parce que c’est un empire chrétien et de nation allemande. Dans le Saint-Empire, le terme de « nation allemande » est inclusif : il va donc inclure des gens qui aujourd’hui font partie de l’Allemagne − des Bavarois, des Souabes − mais aussi des gens de la Bohême, qui aujourd’hui est rattachée à la République tchèque, de la Hongrie, de la Silésie, qui depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale est rattachée à la Pologne, et même de pays scandinaves. On voit donc bien que le terme de nation désignait l’appartenance à une communauté ou à un collectif qui se définissait essentiellement par la langue, par des actes artistiques, culturels, des coutumes, des lois coutumières, éventuellement par l’appartenance à une ethnie. Et, au fil du temps, le terme de « nation allemande » a fini par désigner les territoires allemands du Saint-Empire et leurs habitants. En tout cas, ce qu’il faut retenir c’est que le terme de « nation » n’est pas identique aux nations politiquement et étatiquement constituées, qui sont issues pour la plupart de l’épisode Napoléon et du XIXe siècle.

 

Y-a-t-il des mobiles politiques qui ont fait que l’on se déclare « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation » ? Pourquoi ce moment précis, au tournant du XVe au XVIe siècle ? 

Parce que c’est le fruit d’un long processus de recomposition du pouvoir impérial, mais aussi de luttes avec la papauté, qui elle-même était divisée. Il y avait eu une période où il y avait deux papes, un à Avignon, un à Rome, et à la suite de cet épisode, il y  eut une recomposition politique de l’Empire. Il faudrait y ajouter les effets de la conquête de Constantinople, la capitale de l’Empire Romain d’Orient, par les Ottomans en 1453. Et puis au début du XVIe siècle on est très proche de l’arrivée sur scène de Martin Luther, qui entraîna une grande épreuve de force entre les pouvoirs centraux et les pouvoirs régionaux, mais aussi entre le pouvoir impérial et le pape, puisque traditionnellement le pape affirmait qu’il avait une suprématie sur l’Empereur. Luther a d’ailleurs récusé cette thèse, étayée par le texte de la donation de Constantin, qui s’est révélé être un faux. Il a ainsi pu réclamer que l’empereur rétablisse son plein pouvoir et refuse d’être sous la coupe du pape.

 

Quelle est la différence entre « nationalisme » et « patriotisme » et à laquelle des deux notions faut-il s’en tenir pour parler du Saint-Empire ?

Le patriotisme désigne l’attachement à une communauté, une patrie qui ne coïncide pas avec une construction étatique et les Allemands connaissent bien la différence entre « Heimat » et « Vaterland ». « Vaterland » c’est le pays des pères, et cela coïncide beaucoup plus avec une entité politique, qui porte certaines valeurs mais aussi une organisation de l’Etat, de la société, une législation. « Heimat » par contre c’est plutôt le pays dont on est originaire et auquel on demeure attaché, et ce pays peut être une communauté régionale, intellectuelle, confessionnelle etc. Le concept de patriotisme me paraît alors plus pertinent pour désigner des appartenances singulières au sein d’un Saint-Empire qui est extrêmement fractionné ou morcelé. Il y a un terme qui apparaît toujours quand on parle du Saint-Empire, c’est la « Territorialzersplitterung », qui signifie que le Saint-Empire était morcelé en de très nombreux États – au sens large du terme, une entité territoriale – qui chacun revendiquait une identité particulière. Quand il s’agit de considérer le Saint-Empire dans le concert des autres États européens, pour se démarquer de l’autre, de l’étranger, que ce soit de la France, de la Pologne, de la Russie ou d’autres pays, on peut parler de nationalisme, mais sous réserve et dans certains cas.

« Du côté du Saint-Empire on fait face à un extrême morcellement et des disparités, qui peuvent être source de richesses culturelles, mais qui entrainent des faiblesses économiques, financières, administratives etc. »

 

Vous avez déjà évoqué la différence entre la France et l’Allemagne, ainsi que la différence entre la « Heimat » et le « Vaterland ». A quoi ressemblait la construction politique du Saint-Empire en comparaison avec le royaume français ? 

J’ai parlé tout à l’heure de la « Territorialzersplitterung », le morcellement territorial, mais il y a une autre expression qui est souvent évoquée pour désigner la spécificité du Saint-Empire. Cette expression est due à un juriste du XVIIe siècle, Samuel von Pufendorf, qui qualifiait le Saint-Empire de « corps irrégulier et monstrueux ». Le terme de monstrueux ne signifie pas une indignation d’ordre moral, mais signifie que la structure politique du Saint-Empire ne correspond à aucune des catégories et à aucun des modèles de configuration connus et établis par Aristote. C’était donc un modèle à part. Si on veut simplifier, le Saint-Empire ressemblait davantage à une confédération d’États. Il y avait donc un nombre démesuré d’entités étatiques, de valeurs politiques et d’importances très diverses, avec de très grands États, comme l’Etat libre de Bavière. Mais il y avait aussi de tout petites principautés, qui ont disparu ; on les appelle en allemand « Duodezfürstentümer » (du format d’un petit livre). Il y avait de petites principautés, mais il y avait aussi des villes libres qui étaient très importantes. C’est le cas par exemple de la ville de Hambourg, ou de la ville de Augsbourg. Il y avait aussi ce qu’on appelle « die Stände » (en français : les états), qui étaient des corps constitués de structures politiques, qui faisaient souvent office de contre-pouvoir au prince, au corps central. Cette confédération de multiples états tenait absolument au particularisme. Ce particularisme était en outre doublé d’une hostilité résolue envers tout ce qui pouvait paraître comme une contrainte centralisatrice, ce qui donnait lieu à de perpétuelles négociations. Ainsi, la caractéristique de décentralisation et de morcellement territorial ou de diversité territoriale, pour utiliser un terme un peu plus mélioratif, peut être considérée comme positive sur le plan de la diversité, notamment culturelle. Si on regarde tout ce qui s’est passé dans le Saint-Empire romain germanique sur le plan culturel, il y a une très grande richesse de toutes les manifestations culturelles, la littérature, la musique, la peinture etc. Cette diversité est liée au fait que chaque entité territoriale politique a pu développer des formes d’expression particulières.

 

Et le revers de la médaille ?

Cela s’est évidemment avéré négatif en termes d’efficacité administrative, économique et commerciale. Pensons par exemple au nombre de douanes que devaient franchir les biens avant d’arriver d’un endroit à un autre ; à l’efficacité financière pour la levée de l’impôt, ou encore au manque d’unité des systèmes de poids et de mesures. En effet, quand on passait d’un pays à un autre il n’y avait pas la même monnaie, ni les mêmes mesures. Evidemment pour la France, Napoléon a très vite compris que c’était là un obstacle à la dynamique de modernisation et de développement économique du pays. Cette diversité a aussi eu des conséquences désastreuses sur le plan militaire.  Étant donné qu’il n’y avait pas de politique militaire commune, ce qui aurait supposé des moyens financiers indispensables, les négociations entre l’Empereur et les différents princes dont certains étaient passés au protestantisme étaient extrêmement dures. Or, les Ottomans constituaient un péril tout à fait réel et récurrent puisqu’ils firent des ravages du côté de Vienne et la Hongrie. D’abord au milieu du XVIe siècle, vers 1523-25 ; puis en 1663 et en 1683 quand ils étaient aux portes de Vienne et que l’Empereur  lui-même s’enfuit. Ils constituaient donc une menace grave. Et puis il ne faut pas oublier la politique expansionniste de la France et de Louis XIV, qui a finalement réussi à reprendre des villes d’Alsace. En fait, cette absence d’unification a mené au fil du temps à une réflexion sur la nécessité de disposer de moyens permanents pour mener des guerres défensives d’abord, offensives ensuite. Et sur la nécessité de mener des guerres, qui implique la nécessité d’avoir une armée, donc des finances, donc une administration. Il s’agit donc d’une réaction en chaîne de modernisation. Celui qui a très bien compris ces nécessités, c’est évidemment Frédéric II de Prusse.

 

Y avait-il d’autres différences politiques ?

On peut aussi constater que le Saint-Empire n’était pas une monarchie héréditaire : c’était une monarchie élective. L’Empereur était élu par sept princes électeurs, les « Kurfürsten », et le système avait été fixé en 1356 par Charles IV et par la Bulle d’or. On avait donc fixé le fait que l’Empereur était élu par sept princes, pas un de plus ni un de moins. Et évidemment le problème est qu’au moment où la Bulle d’or a été fixée, les princes étaient tous catholiques. Entretemps, avec la Réforme de Martin Luther, certains princes sont passés au protestantisme On peut donc dire que le fait que la monarchie soit élective accroît le risque d’instabilité politique, ce qui fut une des raisons du déclenchement de la Guerre de Trente Ans. En effet, les états de Bohème, « die Stände Böhmens » avaient d’abord élu le Habsbourg Ferdinand, avant de le déposer pour en élire un autre, qui était le prince électeur calviniste du Palatinat. Il aurait donc disposé du pouvoir d’élire l’Empereur, ce qui aurait fait basculer la majorité, et ça, c’était inacceptable. Voilà le point nodal qui a déclenché la Guerre de Trente Ans. Les inconvénients et les avantages sont donc assez bien marqués. Du côté du Saint-Empire on fait face à un extrême morcellement et à des disparités, qui peuvent être sources de richesses culturelles, mais qui entraînent des faiblesses économiques, financières, administratives etc.

 

Et du côté du royaume français ?

On y voit une centralisation beaucoup plus forte, qui évidemment implique que tout le monde se soumette à « un roi, une foi, une loi », mais qui fait peu de cas des différences et des particularismes locaux. Du côté germanique, l’Empereur possédait une primauté essentiellement en raison de son rôle de régulation des institutions, mais son pouvoir réel était très limité et très contesté. Il a été mis à mal d’abord avec les suites de la Réforme et par l’abdication de Charles Quint, qui était un aveu d’échec. Ensuite il a été mis à mal par la Guerre de Trente Ans. Après cette guerre, lafonction impériale a regagné en prestige jusqu’à la dissolution du Saint-Empire en 1806. C’est d’ailleurs à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans que le renforcement du pouvoir impérial est souvent qualifié d’absolutiste. « Absolutisme » est un terme souvent utilisé pour désigner la France et notamment celle de Louis XIV. Pourtant Léopold 1er va mener en grande partie une politique tout à fait identique, ce qui va bien sûr contribuer à la restauration du prestige de l’Empereur. En comparaison, le royaume de France avait fait beaucoup plus tôt l’objet d’une unification et d’une centralisation des structures administratives, financières, linguistiques aussi. Il y a même une forme d’armée permanente qui avait été créée durant la Guerre de Cent Ans. On voit donc que cette stratégie durable avait été mise en œuvre avec conséquence, et que le processus de centralisation et de création d’un pouvoir central fort remonte à bien plus loin en France qu’en Allemagne.

 

Vous parliez de la menace que représentaient les Ottomans, et de la nécessité de s’unir face à cette menace. Pourrait-on dire que « nationalisme » ou « identité nationale » sont liés à une certaine hostilité ou une méfiance à l’égard des nations voisines ?

Dans le cas que je viens d’évoquer, il est clair que l’hostilité se dirige contre les Ottomans, c’est-à-dire contre des non-chrétiens, des infidèles ; et c’est la raison pour laquelle à l’intérieur du Saint-Empire il peut y avoir des accords qu’on peut qualifier d’opportunistes. Des accords de circonstance parce qu’on s’aperçoit du danger que constituerait la conquête, par un peuple musulman, d’une nation chrétienne, avant d’être allemande, et donc supérieure. Mais ça se complique du fait que le roi de France François 1er s’est allié avec Soliman Ier, le sultan turc, parce que son ennemi était évidemment les Habsbourg. C’est quelque chose qui a énormément choqué. Comment un prince chrétien pouvait s’allier avec un musulman contre un autre prince chrétien ? Il y eut donc une reconfiguration des identités, qui précisément n’étaient pas nationales au sens moderne du terme, mais d’abord religieuses et confessionnelles, et qui très vite furent marquées par un pragmatisme politique, c’est-à-dire une volonté d’asseoir son pouvoir et de se délimiter par rapport à l’autre.

Le nationalisme comme système de croyance a-t-il remplacé la religion au cours de l’Histoire ou bien est-ce plutôt que la religion a servi de support au nationalisme ?

C’est une vaste question. C’est une époque où les convictions religieuses étaient très globales. Cependant, malgré tous ses désaccords, l’Europe défend une position de principe commune face à un danger qui est globalement identifié comme étant musulman. Au XVIIe siècle il y avait une sorte d’alliance naturelle entre la croyance religieuse, l’appartenance à un système collectif et un Saint-Empire romain qui rassemblait la nation allemande, même si dans la pratique, l’action politique pouvait être menée en étant un peu découplée des principes de la religion. Si on va un peu plus loin, prenons l’exemple au XVIIIe siècle de Marie-Thérèse d’Autriche qui était extrêmement catholique, et même bigote. Cela a souvent posé des problèmes dans la conduite des affaires de l’État face à la menace ottomane. Elle s’opposait à des décisions qui allaient dans le sens d’une modernisation, et en voulait à des personnages qui ne menaient pas une vie moralement aussi irréprochable qu’elle l’aurait souhaité. Marie-Thérèse d’Autriche allait dans le sens d’un refus de la sécularisation ou d’une déconfessionnalisation de la société. Au XIXe siècle, après la chute de Napoléon, il y eut ce qu’on appelle la Restauration, tout un pan de l’histoire allemande que l’on connaît par le biais de l’expression « l’alliance du trône et de l’autel ».   Ce fut vraiment un moment où la religion servit de support au pouvoir politique, afin de restaurer un ordre moral mis à mal notamment par les idéaux libertaires de la France : « liberté, égalité, fraternité ». À une date plus récente, celle du nazisme, la religion chrétienne a fait l’objet d’une manipulation nauséabonde puisqu’il y a eu le mouvement Chrétiens allemands qui a affirmé que Jésus Christ n’aurait en fait pas été juif mais aryen.  Il aurait été une préfiguration de l’Allemand glorieux, c’est-à-dire que l’Église chrétienne serait une Église allemande… De nos jours, il y a de nombreux intellectuels et penseurs enclins à défendre une thèse selon laquelle le nationalisme serait aussi un acte de foi. Un acte de foi dans le sens d’une croyance en un idéal, mais dans lequel l’idéal de la nation serait immanent et remplacerait l’idéal transcendant d’un Dieu.

Dans quelle mesure la Guerre de Trente Ans est-elle comparable aux guerres modernes ? Y avait-il des guerres avant, ou était-ce pacifique ?

 

Non, ce n’était pas pacifique. Il y a toujours eu des conflits, mais ils étaient plus limités. Limités dans l’espace, dans le temps, mais souvent violents. Ce qui a fait la spécificité de la Guerre de Trente Ans, c’est d’abord sa durée extraordinaire ; mais aussi le fait qu’il y ait vraiment très peu de territoires qui ont été épargnés. Même Vienne a été assiégée, même la Bavière a été touchée. Surtout, c’est une guerre dans laquelle des puissances étrangères sont intervenues sur le sol allemand, et je pense que cela a été le point de cristallisation qui a transformé l’événement en une guerre « nationale ». Evidemment cette guerre nationale a été stylisée après coup comme étant la grande guerre allemande. Il y a eu des processus de mythification au XIXe, mais aussi au XXe siècle. Je pense encore à Günter Grass, qui a écrit Une rencontre en Westphalie pour essayer de réfléchir à ce que des écrivains pourraient faire au sortir de la guerre au XXe siècle. Il a transposé la situation en 1647, c’est-à-dire au moment de la préparation de la paix. Il a d’ailleurs lui aussi contribué à mythifier cette Guerre de Trente Ans comme une guerre allemande. Il y a aussi des choses qui ont été racontées mais qui sont invérifiables. A titre d’exemple, certes il y a eu des ravages géographiques, mais le fait que les deux tiers de la population aient été exterminéssemble exagéré, d’autant plus queon ne disposait de toute façon pas de relevé démographique fiable à l’époque. Les relevés démographiques ont  été instaurés justement après la Guerre de Trente Ans, après le constat de l’existence d’un déficit dans la mesure de la population. Ce qui est sûr, c’est que ça a été une guerre extrêmement longue et cruelle qui n’a pas épargné les territoires allemands. On considère en général que c’est la dernière des guerres de religion et la première des guerres modernes, des guerres politiques. Comme je vous l’ai dit, le point de départ de cette guerre, c’est le fait que les états de Bohème aient déposé le souverain qu’ils venaient pourtant d’élire légitimement. Ils ont déposé un catholique pour élire un protestant calviniste. Par ailleurs, il se trouve aussi que le catholique Ferdinand de Habsbourg était revenu sur les concessions confessionnelles qu’il avait faites aux calvinistes bohémiens. Il leur avait interdit de tenir des services religieux dans leurs églises. Ce qui est donc important ici, c’est de montrer qu’aujourd’hui au XXIe siècle, on a tendance à vouloir opposer le fait religieux et le fait politique mais quand on parle du XVIe et du XVIIe siècle, les deux aspects sont intimement liés.

… car le pouvoir politique était un pouvoir religieux.

Oui, et les catholiques estimaient qu’ils tenaient leur pouvoir de droit divin et qu’ils étaient donc dans leur droit en imposant à leurs sujets leur religion et leur foi. Mais je ne pense pas qu’on puisse comparer cette guerre aux guerres plus tardives, si ce n’est que sur le fait qu’elle a constitué un moment identitaire très important qui a pu revenir par la suite, mais pas immédiatement non plus. Je pense que ce qui a constitué l’étape suivante, ce ne sont pas les guerres du XVIIIe siècle − parce qu’il y a eu des guerres entre Frédéric II, Marie-Thérèse notamment, avec la Pologne et la Russie − mais plutôt la première Guerre Mondiale quand les écrivains expressionnistes ont redécouvert les textes de la période du XVIIe siècle. Ils ont eux-mêmes fait une analogie entre cette Première Guerre Mondiale et la Guerre de Trente Ans, qui était la première guerre européenne du fait de l’implication de puissances étrangères. Certes sans les États-Unis, ni le Japon, mais  néanmoins une guerre où le Danemark est intervenu, ainsi que les Espagnols ou encore la France. Et puis c’est une guerre qui a provoqué une crise de conscience peut-être dans un sens nationaliste.

« Disons qu’en Allemagne sur le territoire du Saint-Empire, la Guerre de Trente Ans a fait prendre conscience de manière brutale de la nécessité d’avoir des pouvoirs politiques forts, unifiés. Des pouvoirs politiques forts veut dire une administration forte, des finances fortes et veut aussi dire une armée forte. A partir de là les conclusions ont été faciles à tirer, mais plus difficiles parfois de mettre en œuvre. »

 

Une autre différence importante c’est peut-être aussi le fait que les troupes étaient à l’époque composées de mercenaires…

Absolument. En France c’est la Révolution Française qui a changé cela. Disons qu’en Allemagne, sur le territoire du Saint-Empire, la Guerre de Trente Ans a fait prendre conscience de manière brutale de la nécessité d’avoir des pouvoirs politiques forts, unifiés. Des pouvoirs politiques forts, cela veut dire une administration forte, des finances fortes ainsi qu’une armée forte. A partir de là, les conclusions ont été faciles à tirer, mais plus difficiles parfois à mettre en œuvre. Et encore une fois, celui qui a très bien compris ça ce n’est pas Frédéric Ier , roi en Prusse (1701-1713), mais son fils Frédéric-Guillaume 1er (1713-1740) qui mit en place une armée permanente avec ce fameux régiment de géants, « die langen Kerls ».  Plus tard, son fils Frédéric II a trouvé l’armée parfaite et l’a utilisée, mais c’est vraiment à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que se met en place une réflexion pragmatique : qu’est-ce qu’un État moderne ? Comment doit-il être organisé, comment doit-il contribuer au bien-être de ses habitants ? La dernière n’était sans doute pas toujours la question prioritaire, mais le but était de trouver une solution pour assurer un pouvoir fort et stable. Il fallait donc que l’État se dote des moyens nécessaires pour assurer sa puissance.

 

Le fédéralisme allemand est-il une conséquence de la construction hétéroclite qu’était le Saint-Empire ?

Le fédéralisme allemand n’est pas une conséquence mais plutôt la continuité du Saint-Empire. C’est la suite logique de la structure éclatée, confédérale du Saint-Empire, avec le même problème fondamental, mais évidemment beaucoup moins grave qu’à l’époque, de l’équilibre des pouvoirs entre le pouvoir central et les pouvoirs régionaux, particularistes. À l’époque il y avait plus de 360 entités étatiques et aujourd’hui il y a combien de « Länder » ?

 

Un peu moins…

Un peu moins, oui. Et les relations bien sûr ont évolué ! Tout ceci a été clarifié par des textes de loi et par des principes. Les relations entre les Etats, c’est-à-dire les « Länder » et le « Bund » ont évolué dans le sens d’un libéralisme démocratique. Mais les Allemands sont toujours réticents, me semble-t-il, à accepter des régulations suprarégionales et vous voyez bien ce qui se passe dans le cas d’une directive européenne : dans ce cas, ça coince encore un petit peu plus. Je pense donc que le fédéralisme est la conséquence logique, mais je ne parlerais pas de ça en termes d’héritage.

 

Interview: Leo Rasch

 

Prof. Dr. Marie-Thèrese Mourey
Sorbonne-Université

Le nationalisme dans l’histoire de l’art

« En attaquant l’art moderne, les nazis ont attaqué le concept de la modernité par excellence. »

Interview avec Dr. Silke von Berswordt-Wallrabe, historienne de l’art et présidente de la Stiftung Situation Kunst, Bochum

 

Contrairement à l’art « dégénéré », l’art officiel du Troisième Reich a jusqu’ici peu attiré l’attention. Stigmatisé car glorifié par les National-socialistes allemands, on le trouvait jusqu’ici presque uniquement dans les archives des musées. Cependant, les choses semblent commencer à changer. Le Magazine 42 s’entretient avec l’historienne Silke von Berswoldt-Wallrabe sur les défis à relever face à un art marqué par l’Histoire et sur l’enseignement que l’on peut en tirer.

Dr. Berswordt-WallrabeEn 2016 vous avez inauguré l’exposition « Artige Kunst. Art et politique sous le national-socialisme ». Pour la première fois, cette exposition montre dans une large mesure des œuvres glorifiées par les national-socialistes. D’où venait l’idée d’exposer l’art dHitler ?

Silke von Berswordt-Wallrabe : L’étude de l’art nazi par l’historien de l’art Max Imdahl (1925-1988) a été notre point de départ à Bochum, notamment avec les travaux du sculpteur Arno Breker dont la carrière a été massivement promue par les nationaux-socialistes. Situation Kunst n’est pas un musée « normal » mais il est associé à la Ruhr-Universität Bochum et dédié à la mémoire de Max Imdahl. Imdahl a traité de plus près le sujet quand, dans les années 1980, dans un débat à l’instigation de Klaus Staeck, il s’agissait de savoir si « l’art nazi » devrait être exposé dans un musée. Puisque nous n’avons toujours pas trouvé de réponse satisfaisante à cette question, il nous a semblé logique de la relever. Il était également clair pour nous qu’un musée, en particulier un musée universitaire, devrait pouvoir montrer l’art de façon critique et même encourager des discussions controversées, si nécessaire. C’est pour cette raison que nous avons par exemple analysé quelques œuvres en détail dans le catalogue. Il y a beaucoup de représentations sur l’art nazi dans lesquelles on parle avant tout des tendances générales. Inspiré par le texte de Max Imdahl sur Arno Breker, nous avons fait l’effort d’examiner des œuvres individuelles et de les replacer dans le contexte historique contemporain.

Quel rôle joue le national-socialisme dans l’histoire de l’art ?

Après 1945, les mêmes processus collectifs de refoulement peuvent être observés dans l’histoire de l’art, qui avaient d’abord déterminé le conflit social général avec le national-socialisme. Les œuvres conformistes ont disparu dans les dépôts. La production artistique et la pratique de l’exposition ne semblaient – si on veut croire l’ensemble de la représentation de l’art du XXe siècle – pas avoir lieu en Allemagne entre 1933 et 1945. Ce n’est que dans les années 1970 que quelques historiens de l’art ont commencé à s’intéresser à l’art nazi.

Que signifie réellement l’« art nazi » ?

Il n’y avait pas de définition stylistique unique et pas de programme universel. En rejetant les tendances modernes, cependant, un art figuratif facilement compréhensible s’est imposé, basé sur la peinture et la sculpture académique traditionnelle du 19ème siècle. Dans le cadre de notre exposition, nous avons attiré l’attention sur l’art qui a été apprécié et promu par le régime.

Comment décririez-vous l’expérience de travailler avec l’art nazi ?

C’était une expérience particulière dans la mesure où de nombreuses œuvres d’art avaient été à peine exposées et publiées jusqu’à présent. C’est pourquoi la recherche était d’assez grande envergure. La base de données du groupe de recherche du GDK (Plateforme de recherche basée sur l’image pour les Grandes expositions d’art allemand 1937-1944 à Munich, ndlr) était une source d’information importante, et il devint rapidement évident que le Musée historique allemand (DHM) de Berlin serait pour nous une des adresses privilégiées. Après 1945, de nombreuses œuvres d’art provenant de musées allemands et d’autres collections officielles ont été confisquées par les Alliés et transférées aux États-Unis. Après le retour de la plupart de ces œuvres, le DHM possède les plus riches collections d’art anciennement « officielles », c’est-à-dire conforme au système de l’époque du national-socialisme. Pour commencer, il y avait un CD sur lequel le DHM avait enregistré des photographies floues en noir et blanc des fonds, dont nous avons fait une présélection. Dans un groupe de personnes participantes du musée et certains des auteurs de catalogue, nous avons pu regarder les œuvres d’art originales dans le dépôt du DHM. Bien sûr, la différence entre les petites illustrations en noir et blanc et les grandes peintures est tout à fait considérable et montre à quel point la confrontation avec les œuvres originales est importante.

La sélection a-t-elle été difficile ou avez-vous été rapidement d’accord ?

Nous sommes rapidement tombés d’accord sur les œuvres qui devraient être représentées dans l’exposition. On pouvait constater que certains sujets jouaient un rôle particulièrement important, comme la famille, mais aussi, en termes de propagande, la vie paysanne, des thèmes pseudo-mythologiques et quasi religieux et le thème du sport et du culte corporel. Bien sûr, il y a eu des discussions, mais nous avions le sentiment que nous pouvions faire une sélection très significative. Toutes les œuvres que nous avons sélectionnées ont été exposées dans les Grandes expositions d’art allemand, qui ont eu lieu à la Maison de l’art allemand (Haus der Deutschen Kunst) à Munich de 1937 à 1944 et ont été achetées par l’Etat. C’était un critère pour nous. Nous voulions montrer ce que le leadership politique trouvait intéressant et donc ce qui valait la peine d’être soutenu et nous voulions en explorer les raisons.

À quelles difficultés avez-vous du faire face en organisant l’exposition ?

Il était extrêmement difficile de trouver des partenaires de coopération pour l’exposition. Beaucoup d’historiens de l’art se sont éloignés disant que ce n’était de toute façon pas un art qualitatif, alors cela ne valait pas la peine de s’en occuper. Beaucoup de gestionnaires des musées étaient également sceptiques et craignaient qu’une présentation dans le musée puisse revaloriser les œuvres. En réalité, cette curieuse timidité nous a fortifiés dans notre conviction que le sujet devrait être abordé maintenant, notamment en raison de l’augmentation incalculable des tendances populistes de droite dans le débat politique actuel. En attendant, nous avions néanmoins des doutes : l’exposition rend-elle accessible des œuvres au public qui sont soudain applaudies pour de mauvaises raisons ? En dehors des commentaires négatifs nous avons aussi entendu des encouragements : Norbert Lammert, président du Bundestag allemand de l’époque, a repris le patronage du projet. Et Dorota Monkiewicz, directrice du Musée de Wrocław, a été enthousiaste et a absolument voulu accueillir l’exposition. L’orientation critique, surtout, lui plaisait bien. Six mois avant l’ouverture à Bochum, elle a cependant été informée que son contrat ne serait pas renouvelé et que l’exposition Artige Kunst (Art officiel) à Wrocław ne pourrait pas avoir lieu. C’était bien sûr une expérience choquante qu’une exposition en Pologne ait été annulée par les milieux politiques. Non pas parce qu’il y avait des réticences à l’art nazi, mais parce qu’une discussion critique sur cet art n’était pas souhaitable. Il était également clair dès le début que l’exposition devait être présentée à la Kunsthalle Rostock. Le troisième partenaire de l’exposition était le Kunstforum Ostdeutsche Galerie de Ratisbonne. Il peut sembler surprenant qu’une telle exposition n’ait pas eu lieu à Berlin ou Munich, parce que cela aurait été évident compte tenu des références historiques. Mais c’est exactement là où nous n’avons trouvé aucun partenaire de coopération.

Hitler a agi en tant que mécène : en 1937, sous le patronage des nationaux-socialistes, la Grande exposition d’art allemande a été inaugurée à Munich pour la première fois. À votre avis, quelle fonction devrait avoir l’art dans le régime nazi ?

Bien sûr, en tant qu’artiste manqué, Hitler lui-même était très intéressé par l’art. Cela s’appliquait également à Göring ou Goebbels, qui collectionnaient en privé des images assez différentes de l’art diffusé publiquement dans les Grandes expositions d’art allemandes. Il n’y avait pourtant pas de définition claire de ce à quoi l’art nazi devait ressembler. Il y avait des formulations vagues de la part des dirigeants politiques qui localisaient l’art dans l’identité ethnique et nationale, mais il n’y avait pas de directives formelles, stylistiques ou thématiques. Personne n’a dit : « à partir de maintenant veuillez ne peindre que des tableaux de paysans ou de familles ». Ce sont aussi les artistes eux-mêmes qui se sont tournés vers ces thèmes et ont créé le fonds d’images à partir duquel les dirigeants politiques, mais aussi de nombreux acteurs privés, ont pu faire leur sélection lors des Grandes expositions d’art allemandes. Les artistes qui y ont exposé ont utilisé leur marge de manœuvre et d’interprétation et donc influencé les développements. Au plus tard en 1937, quand l’exposition Entartete Kunst (Art dégénéré) ouvrait à Munich en même temps que la première Exposition de l’art allemand, tout le monde pouvait voir à quoi l’art conforme au système ne devrait pas ressembler. L’art nazi était donc essentiellement défini par l’exclusion du soi-disant « art décadent », par le déclassement de tout ce qui était d’avant-garde, de ce qui était moderne, de ce qui était critique. Les représentants de l’avant-garde, ainsi que tous les artistes juifs et politiquement impopulaires ont été marginalisés, vilipendés et persécutés. Selon la perfide logique nazie, cela devait mener à l’émergence d’un art original allemand, propre au peuple allemand. Les beaux-arts, bien sûr, ont fourni une surface d’attaque idéale pour articuler un malaise général et la haine de la modernité. En attaquant l’art moderne, les nazis ont attaqué le concept de la modernité par excellence.

Quels artistes et styles artistiques ont été diffamés et présentés dans l’exposition Art dégénéré ?

L’exposition Art dégénéré (Entartete Kunst) a été précédée par des crises à grande échelle dans plusieurs musées allemands. Les œuvres confisquées se sont retrouvées en partie dans l’exposition qui voyageait à travers l’Allemagne, certaines ont été incendiées, certaines vendues à l’étranger. Il s’agissait principalement de toutes les images abstraites et toutes les œuvres des tendances modernes depuis l’impressionnisme : donc cubisme, expressionnisme, dada et le surréalisme, le constructivisme, ainsi que toute forme de représentation sociocritique, ironique ou subversive. Dans le rejet de l’art moderne, les nazis pouvaient compter sur une large acceptation sociale, tant dans les milieux populaires-nationalistes que conservateurs-bourgeois. Indépendamment de tout critère stylistique ou thématique, le travail de tous les artistes juifs et des opposants politiques était considéré comme « dégénéré ».

En revanche, que constituait « l’art officiel » ?

Le titre de l’exposition Artige Kunst (Art Officiel) est bien sûr ironique et un peu provocateur comme antithèse de l’art « dégénéré ». Il est intéressant de noter qu’il n’existe pas de terme aussi concis pour l’art toléré et souhaité pour le national-socialisme. Bien que les national-socialistes aient parlé en partie d’art original allemand, propre au peuple allemand, un véritable contre-concept de l’art « dégénéré » n’a pas été inventé. Aujourd’hui, beaucoup de personnes supposent probablement que l’art officiellement toléré et sponsorisé était toujours manifestement idéologique. Par exemple, de nombreux visiteurs de notre exposition attendaient surtout des images de guerre et de soldats, qui ne représentaient cependant qu’une infime partie de la production artistique et n’apparaissaient que dans les années 1940. Ce qui s’est produit auparavant et d’une manière générale à plus grande échelle, était au premier abord plutôt anodin et banal ; cela a nourri un goût pour l’art foncièrement bourgeois.

« Ceux qui agissent de manière si massive et haineuse contre les œuvres d’art et leurs producteurs, les croient capables de beaucoup de choses– cela peut être également observé dans d’autres dictatures.  »

 

Est-ce que l’art servait encore comme moyen de propagande aux dirigeants ?

La plus grande partie de la production d’art, ce qui a montré l’évaluation des Grandes expositions d’art allemand, était composée de paysages, de natures mortes de fleurs, de portraits, de scènes paysannes – un monde d’images bizarrement rétrograde qui avait peu à voir avec la réalité sociale de l’époque. Mais en fait, il était important pour Josef Goebbels, Hermann Goering, Adolf Hitler et d’autres politiciens de premier plan que l’art ne soit pas explicitement propagandiste. Sans que ces mécanismes soient pris pour sujet, il s’agissait plutôt de fournir un contre-monde de soulagement à la vie quotidienne, tout comme dans les films produits à l’époque. En ce sens, la direction nazie a donné à l’art une très haute priorité. Il n’y a pas d’autre moyen d’expliquer pourquoi, de 1937 à 1944, cet énorme effort fut consacré aux Grandes expositions d’art allemandes. Cependant, le bannissement et la destruction de ce qu’on appelle « l’art dégénéré » sont presque plus significatifs. Ceux qui agissent de manière si massive et haineuse contre les œuvres d’art et leurs producteurs, les croient capables de beaucoup de choses– cela peut être également observé dans d’autres dictatures.

Quels étaient exactement les thèmes de la peinture national-socialiste idyllique ?

La photo avec les rameurs d’Albert Janesch, par exemple, est très révélatrice. On pourrait penser qu’il s’agit seulement de la représentation d’une activité sportive. Mais si on remarque à quel point les figures sont unifiées et schématisées et comme elles accomplissent un effort commun d’une manière mécanique en montrant leurs muscles, on perçoit alors le message : elles ambitionnent à atteindre un objectif global en tant qu’unité homogène. Nous ne voyons pas d’individus, mais des clones de type unitaire. Une telle représentation illustre finalement l’idéologie nazie et l’idée d’un corps national unifié. Il ne s’agit pas de l’interaction d’individus indépendants, mais d’un mouvement uniforme qui efface tout ce qui est individuel. La métaphore du travail agricole difficile, en particulier le labour, était également populaire : le fermier, montré avec ses chevaux et une charrue, à une époque où l’agriculture était déjà industrialisée et la réalité était très différente. Le labourage dans la photo apparaît comme un effort énorme pour effectuer un bouleversement. D’une part, ces motifs ont quelque chose d’idyllique, mais aussi quelque chose comme un murmure assourdi. De nombreuses images sont caractérisées par une banalisation extrême. Nous voyons un monde sain et préindustriel dans lequel apparaissent des personnes heureuses, saines et énergiques, y compris de nombreuses mères avec beaucoup d’enfants, dans l’esprit de la politique familiale nazie. D’autre part, si l’on prend conscience de la réalité simultanée du régime nazi meurtrier, on devient pleinement conscient du mensonge de ces œuvres d’art.

Souvent, l’art dans le national-socialisme est rejeté comme kitsch et sans importance, mais néanmoins, après la guerre, les œuvres d’art ont disparu dans les dépôts. Les images étaient-elles ressenties comme dangereuses ?

Le fait que les œuvres aient disparu en silence dans les dépôts de musée après 1945 correspond à ce qui s’est passé dans d’autres secteurs de la société : tout d’abord refouler, refermer et faire référence à l’avant-guerre ou à l’avenir. Ceci explique aussi le concept de la première documenta en 1955. Fondamentalement, c’était comme s’il n’y avait pas eu un moment entre la fin des années 1920 et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne. C’était une attitude très répandue qui a duré jusqu’aux années 1970, quand les jeunes historiens de l’art ont commencé à aborder l’art nazi. Les premières tentatives de montrer cet art dans des expositions ont été effectivement accompagnées de la crainte de voir ces œuvres d‘art exercer une attraction suggestive – par exemple l’exposition de la nouvelle société des Beaux-Arts à Berlin (Neue Gesellschaft für Bildende Kunst) a été sous-titrée Fascination esthétique du fascisme. Si vous regardez la majorité des œuvres originales, la fascination est à vrai dire limitée. On voit peu de virtuosité, beaucoup de frappant, de fade, au mieux de la solidité artisanale ainsi que la tentative d’impressionner sur de grands formats.

Comment le public a-t-il réagi à votre exposition ?

Lorsque nous avons installé l’exposition, nous avons d’abord craint qu’elle ne suscite l’approbation non souhaitable de personnes qui n’ont pas une mentalité tout à fait démocratique. En fait, les 15.000 visiteurs à Bochum ont répondu en majorité avec circonspection et ont pu comprendre le classement des œuvres d’art dans le contexte social de l’époque. La curiosité était grande – beaucoup d’entre eux voulaient en savoir plus sur l’arrière-plan. Il n’y a pas encore eu d’exposition à Situation Kunst où les gens ont autant discuté et posé autant de questions. Cela nous a montré que précisément dans ce domaine, il existe non seulement la capacité mais aussi la nécessité d’une confrontation directe avec les œuvres originales. Cela a exigé beaucoup de travail de nos commissaires Irina Lammert et Katharina Zimmermann et surtout des superviseurs – exclusivement des étudiants d’histoire de l’art. Certains visiteurs ont été irrités ou même bouleversés parce que nous avons montré la terrible réalité de l’époque en seulement quatre photographies de la destruction en temps de guerre et de victimes de meurtre de masse dans les camps de concentration parmi les images semblant inoffensives de l’exposition. Mais pour la plupart des gens, cette rupture était bien compréhensible et même utile tout simplement pour ne pas exclure cette réalité en regardant les images. Certains visiteurs ont reconnu des motifs idylliques qu’ils avaient déjà vus dans un contexte différent – par exemple en reproduction dans la maison des grands-parents – et ont donc aussi dû les traiter d’une manière très personnelle. Les nombreuses discussions excitées et parfois animées devant les photos nous ont montré clairement que le sujet provoque une grande variété d’associations, mais affecte finalement tout le monde d’une manière ou d’une autre personnellement.

Pensez-vous qu’en regardant ces images, nous percevons le national-socialisme de nouveau différemment ?

Bien que ces images ne soient pas une propagande évidente, elles ont été intégrées dans le système politique. Le fait que cela ne fonctionne pas toujours à cause de motifs évidents et d’une propagande évidente est révélé très clairement dans l’exposition. Nous sommes confrontés à des motifs, des thèmes et des styles de peinture très différents, et pourtant il y a une certaine atmosphère dans la tournée d’exposition, qui révèle certainement quelque chose sur l’ère nazie et ses idéaux propagés. Dans l’exposition, nous avons consciemment opposé des œuvres d’art moderne, les œuvres d’artistes persécutés à l’époque, à l’art officiel nazi. Non pas pour reprendre les critères ou les mécanismes d’exclusion de la politique nazie et les confirmer par leur négation, mais parce que nous voulions montrer ce qui se passait simultanément. Nous avons donc également montré des œuvres de certains artistes dont le rapport au national-socialisme n’a pas été tout à fait clair – par exemple Otto Dix ou Franz Radziwill. Nous voulions également indiquer les zones grises, car la situation de nombreux artistes était bien sûr beaucoup plus complexe qu’une simple comparaison ne pourrait le montrer. Dans tous les cas, les œuvres d’exposition d’art d’avant-garde indiquent qu’il y avait un intérêt pour la subjectivité, pour les choses réellement vécues ou même pour exprimer le choc, la peur et la consternation personnelle. Nous ne trouvons rien de cela dans l’art nazi. Les personnes que nous voyons là-bas ne ressemblent pas à des individus auxquels nous pouvons nous identifier, plutôt à des types généralisables, frappants. Pour nous, cette exposition était aussi une déclaration. Pendant les préparatifs, il est devenu évident que la nouvelle droite gagnait de plus en plus de partisans : les défilés PEGIDA attiraient par exemple des milliers de personnes dans les rues, l’AfD se montrait de plus en plus ouvertement comme un parti de droite, les groupes identitaires ont lancé leurs premières actions et la campagne de Donald Trump était en train d’avancer. Cela nous a donné un sentiment de l’explosivité politique actuelle de l’exposition. En passant, la plupart des visiteurs ont fait référence à ces aspects actuels dans la conversation sans que nous le signalions explicitement.

« Je crois que traiter l’art du national-socialisme et son rôle dans le contexte sociétal général peut affiner le regard sur ce qui se passe en ce moment, ainsi que de manière générale sur les contextes politico-sociaux dans lesquels chaque création artistique se situe. »

 

Pouvons-nous apprendre de « l’art officiel » du national-socialisme quelque chose sur notre situation politique actuelle ?

Je pense que vous pouvez en apprendre beaucoup sur certaines formes de mise en scène et sur la fonction d’images prétendument inoffensives – pensez à quelques affiches AfD de la dernière campagne électorale du Bundestag. Je crois que traiter l’art du national-socialisme et son rôle dans le contexte sociétal général peut affiner le regard sur ce qui se passe en ce moment, ainsi que de manière générale sur les contextes politico-sociaux dans lesquels chaque création artistique se situe.

Pensez-vous que les Beaux-Arts peuvent être un indicateur de changement politique ?

Tirer des conclusions hâtives d’après des œuvres d’arts isolées est certainement délicat et n’est pas très sérieux. Vous devez faire face à beaucoup d’œuvres et ainsi réfléchir aux contextes sociaux, à l’histoire de politique culturelle et mentale. Mais les tendances peuvent être déduites du grand nombre d’œuvres. J’ai l’impression que des expositions comme Artige Kunst (Art officiel) offrent non seulement des approches analytiques indispensables, mais beaucoup d’informations concernant l’atmosphère de l’époque – plus que ne le montrent les images de manière superficielle.

 

Interview : Jana Kipsieker

Traduction: Julie Truchet

 

Dr. Silke von Berswordt-Wallrabe
Historienne de l’art et présidente de la Stiftung Situation Kunst, Bochum

 

Le nationalisme et le langage de droite


« La rhétorique de droite cherche souvent à polariser. »

Interview avec Prof. Dr. Fabian Virchow, Centre de recherche sur l’extrémisme de droite et le néonazisme à l’Université des sciences appliquées de Düsseldorf

 

« Presse mensongère », « peuple » — peut-on dire que ces termes appartiennent au vocabulaire de la droite ? Dans son entretien avec le magazine 42, Fabian Virchow, chef du département de recherche sur l’extrémisme de droite de l’institut universitaire de Düsseldorf, interroge l’existence d’un vocabulaire de l’idéologie de droite et explique comment les acteurs politiques de droite mettent la langue au service de leur conception du monde.

 

 

Monsieur le Professeur Virchow – nous vivons une résurgence des acteurs politiques de droite – que ce soit Viktor Orbán, Marine Le Pen, Geert Wilders ou Frauke Petry. Tout d’abord, quelles en sont les raisons, à votre avis ?

Il est difficile de généraliser car il y a un grand nombre de sociétés concernées ; s’il y a quelque chose en commun, ce serait, d’une part, la perte de confiance dans le système politique établi, en particulier les partis et les gouvernements. Cette perte de confiance a été alimentée dans certains pays par des pratiques de corruption à l’encontre de membres de ce qu’on appelle la classe politique. Cependant, cette désaffection à l’égard des structures démocratiques, des processus et des institutions de la démocratie bourgeoise, est souvent aussi évidente dans le taux de participation électorale nettement plus faible dans les quartiers qui restent en marge. Le faible taux de participation est souvent l’expression d’une abstinence politique. En revanche, le nombre de votes dans les quartiers les plus riches est nettement supérieur à la moyenne.D’autre part, il est question du rejet d’une forme spécifique de modernisation, ou pour le dire d’une façon moins normative : du rejet d’un développement social qui a provoqué des changements significatifs au cours des dernières décennies, que ce soit en termes de composition de la population résultant des processus de migration ou en ce qui concerne la visibilité – immédiate ou relayée par les médias – de la pluralité religieuse, ou que ce soit une acceptation élargie de la sexualité, des arrangements relationnels et familiaux, qui ne sont pas conformes à la matrice hétéronormative.

Ce sont donc des processus de changement dans la société qui fournissent un terreau pour l’idéologie de droite ?

Le rejet de ces développements – ou même le scepticisme et l’incertitude à leur égard – peut être trouvé dans des conditions spécifiques de la culture politique d’un pays. Cependant, le rejet peut également devenir plus visible avec l’apparition de nouveaux acteurs politiques (des partis), avec des événements s’intensifiant à court terme ou des événements induits de l’extérieur tels que ce que l’on connaît sous le nom de crise des réfugiés. Il s’agit donc souvent de sociétés qui sont encore fortement tributaires des idées d’homogénéité ethnique, ou dans lesquelles des anciens groupes sociaux défendent leurs positions de pouvoir et de privilège contre les acteurs politiques motivés par une plus grande égalité. En outre, il existe d’autres facteurs, dont certains peuvent avoir un poids considérable, telle que la dévaluation des hauts faits et de la vie d’anciens citoyens de la RDA, dont on se souvient d’une génération à l’autre. Cela peut conduire à la distanciation et à la dévaluation des acteurs politiques établis.

Est-ce que l’économie et le changement des conditions de vie qui y est associé jouent un rôle pour les personnes touchées ?

À mon avis, les crises économiques ne sont pas un prédicteur immédiat de l’avancement des partis de droite, notamment parce qu’il existe un certain nombre de contre-exemples. Par exemple, il y a des États économiquement prospères qui ont encore des partis de droite extrémistes ou populistes forts, ainsi que des sociétés avec un chômage (de la jeunesse) persistant, mais où il n’y a pas d’acteurs puissants de l’extrême droite, comme l’Espagne ou le Portugal.Néanmoins, une partie de ceux dont le statut social et économique est ébranlé par la mondialisation néolibérale et le changement structurel, ou qui ont l’impression subjective qu’ils ne contrôlent pas leur propre vie, cherche une solution dans les concepts sociaux qui promettent la solidarité d’exclusion. Le groupe « nous » traite (ou veut traiter) préférentiellement les membres du groupe propre par rapport aux revendications des « autres ». Le sentiment de perte de contrôle sur sa propre vie découle également de la délocalisation croissante des responsabilités décisionnelles au profit d’organismes supranationaux tels que la Banque centrale européenne (BCE).Cependant, une analyse précise doit également voir les détails, comme la signification de la religion et de l’Église, par exemple en Pologne. Le profil politique des partis et mouvements respectifs de droite montre également des différences considérables, par exemple dans l’orientation de la politique étrangère – transatlantique ou pro-russe –, dans la politique économique et sociale ou dans l’étendue des références positives aux traditions autoritaires d’avant-guerre et d’entre-deux-guerres.

« Ce qui est certain, c’est que les acteurs de droite cherchent à influencer la signification et l’interprétation des termes en les chargeant d’associations spécifiques et en invoquant des images »

 

Pendant la campagne électorale, l’AfD a utilisé des formules et des slogans tels qu’ « Überfremdung »  (Note Du Traducteur : en français on pourrait traduire cette formule par les termes « submergé » par « une immigration excessive ») et « völkisch ». (NDT : Le mot « völkisch », emprunté à l’idéologie nazie, définit un peuple comme un ensemble de personnes de même race ; dans la suite du texte il sera traduit par « ethno-national »). Le slogan du parti pour la campagne électorale de 2017 était « Allemagne, aie confiance en toi ». Le Front National fait sa publicité avec le slogan « préférence nationale ». Il semble y avoir un vocabulaire idéologique de droite, ou un langage de droite. Quelles en sont les caractéristiques ?

L’existence d’un langage de droite est assez controversée. Ce qui est certain, c’est que les acteurs de droite cherchent à influencer la signification et l’interprétation des termes en les chargeant d’associations spécifiques et en invoquant des images. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Même dans la République de Weimar, les représentants de la droite anti-démocratique, comme Carl Schmitt, ont défendu la maxime selon laquelle le contrôle du langage d’une population est la condition préalable à la domination du peuple. Götz Kubitschek de l’Institut de la politique d’État d’extrême-droite, par exemple, fait appel à cette perspective lorsqu’il exige que les concepts soient affinés et que les opposants politiques soient identifiés et caractérisés. En conséquence, l’extrême-droite et la droite populiste visent, d’une part, à donner plus de signification sociale à certains concepts et idées, tels que les termes « réussite » ou « tradition ». D’autre part, il s’agit également de relier des termes généralement positifs tels que « liberté » ou « solidarité » avec des connotations et des associations ethno-nationales et de les rendre plus fortes. Cependant, ces termes ne deviennent pas un langage de droite en tant que tel.

Y a-t-il d’autres caractéristiques du langage de droite ?

Oui, il y a aussi des inventions de termes telles que « Verausländerung » (NDT : qui exprime l’idée que l’immigration considérée comme excessive apporte un changement négatif dans le pays d’arrivé) que l’on peut très probablement considérer comme appartenant à un langage de droite. En utilisant de tels termes, les développements sociaux sont interprétés d’une manière spécifiquement négative qui va « droit au but ». Je ne peux pas imaginer un contexte dans lequel un tel concept puisse perdre son caractère idéologique. Des termes tels que « völkisch » (ethno-national) expriment des idéologèmes, eux-mêmes faisant partie d’une idéologie, de l’interprétation mondiale de ce spectre politique. En raison de leur lien avec la politique national-socialiste de la race et de l’extermination, ces termes ont souvent disparu de l’usage quotidien du langage : l’extrême-droite et la droite populiste travaillent alors vers la réhabilitation de ces termes ; d’autres termes sont encore assez communs, comme le mot « Überfremdung », qui a été récemment utilisé par un présentateur de talk-show éminent sans aucune trace de distance vis-à-vis de l’idéologie de droite.

« La parole de droite tire profit du fait qu’il est commun dans la société de penser en stéréotypes  et en visions simplifiées du monde. »

 

Pourquoi le langage de droite fonctionne-t-il, et pourquoi a-t-il autant d’effets ?

La parole de droite tire profit du fait qu’il est commun dans la société de penser en stéréotypes et en visions simplifiées du monde. Cela peut être un soulagement subjectif. La parole de droite se fonde donc souvent sur la représentation commune que se fait la population des événements ou des conditions sociales.La rhétorique de droite cherche souvent à polariser. Elle se présente comme un briseur de tabous qui ose dire ce que les autres veulent dissimuler. C’est le grand geste qui, cependant – dans des régimes réellement autoritaires – vit de l’exagération des conséquences négatives possibles du discours libre. La parole de droite vit aussi de la provocation, qui d’une part doit produire un moment de révolte, d’autre part suit ou sert la logique de l’attention des médias. Et enfin, les exagérations, l’unilatéralité et parfois même simplement les inventions – par exemple en matière de taux de criminalité des réfugiés ou de violations concrètes des droits – servent à créer un sentiment de peur et donc une augmentation du désir de clarté, d’ordre, et d’autorité. A cet égard, la parole de droite fait également référence aux structures autoritaires et tente de les mobiliser.La rhétorique de droite simplifie et stéréotype ; elle produit par exemple des images de l’ennemi en personnifiant des problèmes sociaux – se rapportant à des groupes, ou à des individus, comme notamment la chancelière allemande récemment. La juxtaposition de « eux » et de « nous » sert aussi à faire croire que les orateurs de droite, en faisant étalage de leur manque de respect, sont de possibles sauveurs providentiels.

Le vocabulaire et le langage de droite sont-ils cryptés ? N’éviteraient-ils pas de dire ce qu’ils veulent vraiment dire, pour ne pas trop dévoiler dans leurs discours leur appartenance à la droite ?

Je ne partage pas l’impression que beaucoup de mots soient cryptés. Cela peut être partiellement vrai pour le discours antisémite qui parle des « centres de pouvoir sur la côte Est des États-Unis », mais qui reprend en réalité une histoire de conspiration antisémite des « Juifs riches (et influents) ». Cependant, j’observe avant tout ces dernières années – et surtout avec le nombre croissant de personnes en quête de protection – une désinhibition de la langue et une utilisation plus fréquente et plus offensive de termes péjoratifs.

Quels termes péjoratifs sont souvent utilisés en Allemagne ?

La « Lügenpresse » (« presse mensongère ») n’est qu’un exemple qui s’accompagne d’un nombre croissant d’hostilités et d’agressions physiques contre des journalistes. Sur internet, il y a beaucoup de fantasmes pour l’extermination des personnes considérés comme « différentes » et « étranges », ou de ceux qui s’engagent pour une « culture de bienvenue ». On pourrait également nommer comme exemple les menaces d’agressions sexuelles contre les chercheuses sur le genre.

Toujours à ce sujet, des termes comme « presse mensongère » ou « Gutmenschen » (NDT : terme désignant des personnes soi-disant bien-pensantes) ont trouvé leur place dans le langage allemand quotidien. S’agit-il d’une stratégie délibérée de la droite ou d’un effet secondaire du débat sur la droite ?

Non, c’est une tentative délibérée qui vise à s’approprier des concepts et à conquérir le pouvoir d’interprétation dans les discours sociaux. La droite extrême et populiste s’attelle à cette tâche depuis longtemps. Les termes que vous citez ont pour fonction de dénoncer opposants politiques et citoyens solidaires et d’attaquer leurs positions. La lecture régulière des publications de droite fait émerger une multitude de textes traitant de questions de politique linguistique. Les forces sociales libérales et de gauche sont accusées de vouloir changer la société à travers le langage – pensez à l’allégation du « politiquement correct » par exemple. Cependant, c’est en réalité la droite extrême et populiste qui se comporte de cette manière.

L’AfD et les autres partis de droite comptent sur la « division » de la société. « Nous contre vous » ou plutôt « vous contre nous » – quel rôle joue le langage dans ce contexte ?

Le langage est essentiel ici car il constitue un élément important de la communication interpersonnelle. A cet égard, les concepts et les images (linguistiques) sont utilisés pour discuter l’évaluation des développements sociaux, la reconnaissance des interlocuteurs légitimes, les idées jugées nécessaires et appropriées – et aussi la question principale de l’appartenance. Les questions d’affiliation et de reconnaissance peuvent être comprises linguistiquement selon différents critères. Le racisme classique de supériorité parle de « race » ou « d’ethnicité », qui sont alors liés à certains traits physiques et à certains traits de caractère. Cependant, parce que contrairement aux assertions faites par des racistes, ces caractéristiques ne sont pas (et ne peuvent pas être) directement perceptibles, il doit y avoir des marqueurs qui montrent à chacun qu’une personne appartient à un groupe particulier stigmatisé comme « les Autres ». C’était aussi une des fonctions de ce qu’on appelle « l’étoile jaune ». Ce symbole n’aurait pas pu remplir cette fonction sans être intégré dans le discours correspondant d’exclusion et de dévaluation.

Cependant le racisme qui s’exprime verbalement est souvent plus subtil. Quelles images linguistiques utilise cette rhétorique ?

Dans le racisme culturaliste, les caractéristiques et les attributions qui ont à voir avec la culture et la religion sont mises en évidence. Dans de nombreux cas, celles-ci sont quasiment naturalisées. Mais elles sont également associées à d’autres charges, telles que la productivité des groupes sociaux. Par conséquent, je suis convaincu que cette perspective de compréhension de la politique de la droite extrême et populiste est encore sous-estimée. Car celle-ci instrumentalise souvent l’image du « peuple qui travaille dur » et qui est privé du rendement de son travail, à cause d’une part, des « élites corrompues », et d’autre part, à cause des « sous-classes paresseuses », qui sont, au choix, les Sintis et les Roms, les réfugiés, les sans-abris et chômeurs de longue durée, mais aussi « les Grecs fainéants ». Cette juxtaposition démagogique, c’est-à-dire pleine de haine politique, est hautement compatible avec la pensée et la perception quotidiennes et se rattache à d’autres figures de la pensée, comme dans le populisme criminel, où les sous-classes sont marquées comme dangereuses, et où le « citoyen respectueux des lois » doit se protéger contre elles, si nécessaire par ses propres moyens.

« La droite pense « en peuples » »

 

Entrons dans le détail : le terme « peuple » a joué un grand rôle dans la campagne électorale de l’AfD. En 2016, dans la ville de Clausnitz en Saxe, des militants de droite ont attaqué des réfugiés qui voulaient descendre d’un bus en criant : « Le peuple, c’est nous ! ». Que veulent-ils dire par « peuple » et comment utilisent-ils ce terme ?

Le « peuple » est un concept principal de la droite politique, en ce sens qu’il renvoie au cœur de leur croyance, à savoir l’hypothèse qu’il existe des collectivités dont les membres sont liés par l’origine, l’Histoire, la langue et l’espace d’une telle manière spécifique qu’ils peuvent être clairement distingués d’autres collectivités. La droite pense « en peuples », comme le disait un de leurs théoriciens. La droite ne pense donc pas en individus ou en classes sociales – ce seraient d’autres façons d’organiser l’ordre social. Selon leur logique raciale, les peuples sont des sujets actifs et doivent rivaliser avec d’autres nations – économiquement, territorialement, culturellement et, si vous voulez, bio-politiquement. Cette dernière logique renvoie alors aux questions de migration, mais aussi aux questions du contrôle des naissances. Telle est la tendance générale du best-seller de Thilo Sarrazin : dans cette perspective, les peuples sont alors capables de survivre si « l’influence étrangère » reste aussi faible que possible.L’hypothèse nationaliste a historiquement produit de nombreux termes tels que « Volkheit » (NDT : « peupleté ») ou « volkstreu » (NDT : fidèle au peuple). Ces termes sont moins courants aujourd’hui. L’AfD a également demandé à plusieurs reprises que le concept de « völkisch » (ethno-national) soit réévalué. C’est un concept central pour le NPD.

42 : Et comment ce qui apparaît comme un « cri de guerre » s’inscrit-il dans cette conception ?

Dans le slogan « Nous sommes le peuple » résonne certes la démarcation avec les « Autres », mais surtout, il crée une opposition entre « le peuple » et l’élite politique et médiatique. En ce qui concerne ces deux groupes, on prétend qu’il s’agit de groupes homogènes, caractérisés par des comportements et des traits qui leur sont propres. Le message est : « Vous, les élites, vous ne nous représentez pas, mais nous sommes la majorité, nous sommes la base que vous devez suivre dans vos décisions. » C’est une conception réduite de la démocratie en ce qu’elle délaisse, en particulier, le rattachement aux droits de l’Homme et aux droits fondamentaux. L’attrait de cette devise est lié, d’une part, au fait qu’elle est très ouverte à l’interprétation au quotidien et qu’elle ne doit donc pas forcément être lue d’un point de vue « ethno-national ». D’autre part, la devise fait référence à une constellation historique spécifique, à savoir les manifestations du lundi en 1989/1990 en RDA. De cet événement, la devise tire sa forte légitimation. Pour certaines personnes qui utilisent cette devise aujourd’hui, elle est associée à l’idée que le système sera à nouveau renversé.

Aux États-Unis, Donald Trump célébrait un succès électoral avec son slogan « Make America Great Again ». Il a également promis qu’il « assécherait le marais » c’est-à-dire les institutions selon lui corrompues de Washington (« Drain the swamp »). Le langage est-il différent d’un pays à l’autre ou existe-t-il un code universel que les partis de droite adoptent ?

Les idéologies de base et les expressions linguistiques sont souvent très similaires, car d’un point de vue nationaliste, il s’agit toujours de donner la priorité à son « propre peuple » ou à sa « propre nation ». On peut observer à maintes reprises que des formulations spécifiques sont adoptées d’un contexte national à un autre. Ainsi, l’expression « le grand remplacement » vient d’un auteur de l’extrême droite française, mais a également trouvé sa place dans des textes en Allemagne. Parallèlement, les termes sont également liés aux différents contextes historiques des pays respectifs. Les références destinées à soutenir l’allégation du « grand remplacement » doivent, pour les personnes issues des sociétés respectives, faire partie de l’interprétation de leurs expériences quotidiennes afin qu’elles puissent être efficaces sur le plan de la propagande.

Les populistes de droite de l’AfD se sont donnés le nom d’alternative. Aux États-Unis, le mouvement « Alt-right » se renforce et a pris le même nom d’alternative, terme classique de la gauche en politique. Pourquoi la droite adopte-t-elle ce langage ?

Il est vrai que dans le passé, le terme d’ « alternative » peut avoir été largement utilisé par la gauche – pensez à la « Liste Alternative de Berlin ». Mais ce n’est certainement pas un terme véritablement de gauche, donc il est ouvert à l’interprétation. La droite l’a adopté dans une situation où les partis ont peu différé sur de nombreuses questions politiques et où les décisions concrètes des gouvernements d’alors – en particulier quant à la politique de sauvetage de l’euro – ont été décrites comme étant sans alternative. Cela a irrité une partie considérable de la population ; par conséquent, l’AfD a décidé d’inclure le terme dans le nom du parti. Le prédécesseur immédiat de l’AfD s’appelait déjà « Alternative pour les élections de 2013 ».

 

À votre avis, la transmission dans la langue de tous les jours d’un vocabulaire avant tout utilisé par les acteurs politiques d’extrême-droite constitue-t-elle une menace pour la société ?

Tout d’abord, il est important de se rappeler que le langage et les concepts structurent et influencent la perception et la pensée. Indirectement, ils influencent souvent les actions. Si l’on suit la théorie de l’acte de langage, parler est aussi, pour simplifier, une action qui influence la réalité sociale. Si l’on parvient ainsi à introduire un vocabulaire de droite dans les discours de la société, ou même à relier des mots supposés d’une grande valeur et censés inspirer des émotions positives, comme la « liberté », à des interprétations de droite, le champ des significations est alors déplacé et les contenus démocratiques repoussés.

Comment une société démocratique peut-elle identifier ce langage de droite et que peut-elle faire pour s’y opposer ?

Cela peut être contrecarré au moyen de la sensibilité linguistique. Cela signifie qu’au-delà des théories réductrices de la manipulation, nous devons prendre conscience de la puissance du langage ; nous devons visualiser l’historicité de certains concepts et les stratégies linguistiques de la droite. Il faut également éviter les termes qui transmettent explicitement ou implicitement des images négatives ou qui consolident les stéréotypes lorsqu’ils sont inappropriés. Enfin, je souhaiterais affirmer avec Judith Butler que la responsabilité du locuteur n’est pas de réinventer le langage, mais de manier l’héritage de son utilisation, qui limite ou rend possible les discours actuels.

Interview : Martin Böhmer

Traduction: Anja Engelke

 

 

Prof. Dr. Fabian Virchow
Chef du département de recherche sur l’extrémisme de droite de l’institut universitaire de Düsseldorf

 

L’histoire du nationalisme

« Si la Nation ne date pas d’hier, ce n’est pas le cas de toutes les nations. »

Prof. Dr. Azar Gat, Université de Tel Aviv

 

Le Professeur Azar Gat, président du département de Sciences Politiques de l’Université de Tel Aviv, nous emmène en voyage vers l’Histoire de diverses nations à travers le monde. Il affirme que les racines des nations et du nationalisme remontent à une époque plus lointaine que l’époque Moderne, à savoir l’Antiquité : ère des prémices de l’ethnicité et du sentiment d’appartenance.

 

L’anthropologue social Ernest Gellner définit le nationalisme comme « la notion selon laquelle les unités nationales et politiques devraient être conformes. » Il voit la Nation comme une société d’individus partageant une culture commune qui leur est inculquée par les institutions. Cette définition suppose alors que les individus participant de cette culture nationale vivent dans le même Etat. Une autre définition courante de la Nation est la « communauté imaginée » de Benedict Anderson : un ensemble d’individus qui se considère comme appartenant à cette communauté. Comment définiriez-vous le nationalisme ?

Dans mon livre, [Nations : The Long History and Deep Roots of Political Ethnicity and Nationalism Cambridge, 2013, Red.], je pars de la définition de Gellner : une stricte conformité entre la culture (ou l’ethnicité) et l’Etat. Mais contrairement à lui, j’essaie de montrer que, avant les temps modernes (la Révolution industrielle pour Gellner, les ateliers d’imprimerie pour Anderson), la connexion entre l’Etat et le peuple remonte aux débuts de l’Histoire. Elle date du début des Etats et de l’alphabétisation en -3000, du temps des deux systèmes d’écriture les plus anciens développés dans les deux premiers Etats à avoir existé : l’Egypte Antique et Sumer. Selon moi, il y a toujours eu une relation étroite entre ethnicité et indépendance étatique. Tous les anciens états n’étaient pas des Etats-Nations ; certains d’entre eux étaient des cités-Etats dans lesquelles un ethnos singulier – un peuple partageant parenté et culture – se divisait en plusieurs entités politiques. Ces peuples n’en avaient pas moins le sentiment d’appartenir à un même ethnos. Prenez par exemple les Grecs et les Sumériens : n’importe quel Grec que vous auriez interrogé pendant l’Antiquité aurait immédiatement répondu qu’il se reconnaît dans cette identité collective. On se retrouve donc avec des cités-Etats se partageant un même ethnos. En même temps, il y avait aussi des empires multiethniques qui n’en restaient pas moins dominés par cet ethnos singulier duquel ils tiraient leur force. Les Grecs ont créé des empires au temps d’Alexandre et de ses héritiers, des empires hellénistiques et multiethniques qu’ils dominaient militairement et politiquement. Pratiquement tous les autres empires obéissaient au même principe : l’Empire britannique, l’Empire français, l’Empire romain, l’Empire russe, et ainsi de suite. Et, entre les cités-Etats et les empires, vous aviez ce que les sociologues historiques nomment les états territoriaux. Cette expression ne convient pas étant donné que chaque état possède un territoire. Ce type d’organisation politique est aussi connu sous le nom de « royaume dynastique ». Mais, en effet, la plupart des états territoriaux étaient en fait des monarchies nationales. Ils reposaient essentiellement sur une majorité ethnique (ou Staatsvolk). Par exemple, l’Etat le plus vaste à avoir jamais existé, le royaume d’Egypte, se centrait sur un seul peuple : le peuple Egyptien. Tous ceux qui vivaient hors de ses frontières étaient des barbares. Ainsi, le tout premier état territorial, l’Egypte, est déjà conforme à la définition que donne Gellner d’un Etat national.

 « La marche à suivre est de revenir aux sociétés précédant l’imprimerie pour trouver un indice sur ce que signifiait l’esprit de communauté pour ces peuples. »

 

A la différence de la communauté scientifique, vous affirmez que le concept de « Nation » précède les temps pré-modernes. A en croire les modernistes, l’alphabétisation et l’imprimerie sont des conditions nécessaires à la construction nationale, car elles unissent des communautés réduites et isolées au sein d’une même nation. Comment cela s’est-il fait auparavant, en l’absence d’alphabétisation et d’imprimerie ?

Ce que j’affirme, c’est que pratiquement tous les modernistes ne sont que des théoriciens. Ils ne travaillent pas sur les sociétés pré-modernes. Ce qu’ils proposent n’est que le schéma de ce qu’étaient ces sociétés et ne reflète donc pas les réalités historiques. La marche à suivre est de revenir aux sociétés précédant l’imprimerie pour trouver un indice sur ce que signifiait l’esprit de communauté pour ces peuples. Voilà le test qui pourra clore le débat. Mais cela reste très problématique, car, dans les sociétés pré-modernes, les masses ne savaient pas écrire. Le seul indice qu’il nous reste vient de l’élite alphabétisée. Il est très difficile d’entendre la voix du peuple. Nous devons trouver des moyens de surmonter cet obstacle pour établir ce que les gens pensaient réellement. Pour cela, il faut trouver des indications qui nous diront clairement s’ils avaient ou non conscience d’être un seul et même peuple. L’un des meilleurs moyens de résoudre cette énigme est d’observer ce qu’il s’est passé lorsque des étrangers ont envahi le pays. Si dans ces circonstances désespérées, les masses ont unit leurs armes contre l’envahisseur, si elles ont répondu à l’appel du sang, comme ça a été le cas, si elles ont montré de la dévotion patriotique, du sacrifice patriotique, et du sacrifice quant à tout ce qui leur était cher – dans leur vie et dans tout ce qu’elles possèdent, alors ce serait clairement le signe que, selon toute apparence, ces masses percevaient l’envahisseur comme un « affreux étranger » dont elles refusaient le règne. Si elles défendaient leur liberté contre une loi étrangère, alors il est évident qu’elles se considéraient comme une communauté nationale. De nombreux exemples historiques le prouvent. Laissez-moi n’en citer que deux. L’un d’entre eux est le cas remarquable d’une pucelle nommée Jeanne d’Arc. Nous avons de la chance d’en avoir conservé des témoignages écrits, l’Inquisition l’ayant soumise à des interrogatoires. C’était une fille de la campagne née d’un paysan de Lorraine, une province française. Son éducation, le milieu dans lequel elle a grandi, n’avaient rien d’extraordinaire. Comment savait-elle, ou d’où tenait-elle que les Anglais étaient des étrangers et qu’ils devaient quitter la France ?

A présent, voici l’autre cas, celui de l’invasion de la Russie par Napoléon. On a affaire ici à deux peuples. L’un, de l’avis de tous, est la première Nation moderne : la France révolutionnaire. L’autre est complètement rétrograde – pré-moderne sur tous les plans, mais luttant encore désespérément contre l’envahisseur. Abordons maintenant notre deuxième question. Comment savaient-ils ? Comment savaient-ils qu’ils appartenaient à la Russie ? La réponse réside dans la fait que les théoriciens modernistes ont grandement sous-estimé les moyens de communication des sociétés pré-modernes, soit les mythes, les cultes, les légendes, les traditions orales. On sait tous, en principe, à quel point ils pouvaient être puissants. Par exemple, un simple point qui a été complètement négligé : il y avait des temples partout. Il y avait des églises locales et des temples avec des prêtres dans chaque village. Il y avait des rites à large dimension nationale, même au sein du christianisme qui transmet pourtant un message universel. L’Eglise locale se voulait patriotique. En Serbie, par exemple, sous le règne ottoman, elle portait le drapeau national contre les envahisseurs et les souverains impériaux. Le haut clergé se livrait parfois à toute sorte de calculs politiques. Il était investi de hautes charges et choisissait son camp avec une grande prudence. Mais le bas clergé, très proche du peuple, pauvre et vivant au sein de sa communauté, restait patriotique.

Donc, si la parenté ethnique et l’homogénéité culturelle servent d’argument principal à la cohérence des nations, comment cela fonctionne-t-il avec les nations formées volontairement, avec les Etats-Unis, Singapour ou l’Ukraine : des nations multiethniques, multi-religieuses et multiculturelles ?

On a ici affaire à trois cas différents. Les nations d’immigration telles que les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont toutes fondées sur le principe du melting pot. Les gens venus en Amérique ont tous changé leur langue. Les Etats-Unis étaient d’abord un pays anglo-saxon. Pourtant, ils accueillaient une forte immigration allemande au XVIIIème siècle, au point que Benjamin Franklin y voyait un danger pour l’intégrité du peuple américain. Il craignait qu’ils ne parviennent pas à s’assimiler. Mais ce n’est pas arrivé, et les Etats-Unis ont prouvé qu’ils étaient capables d’assimiler tous les nouveaux arrivants. Bien sûr, une partie des vieilles traditions demeure, elle enrichit et modifie l’identité américaine. Mais notre idée ici, c’est que l’identité principale de ces nouveaux arrivants, – si ce n’est pas dès la première génération, du moins à partir de la seconde, de la troisième – a fusionné au sein d’une même identité américaine en dépit de la signification symbolique qui demeure dans certaines communautés. Les Juifs, par exemple, sont nombreux aujourd’hui à intégrer ce processus d’assimilation.

Et ce processus s’applique aussi à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et en partie au Canada. Ce dernier est un cas intéressant, parce que, contrairement aux autres pays cités, le Canada possède deux identités ethniques : celle que l’on nomme communément l’identité canadienne, qui assimile des immigrants du monde entier et l’identité québécoise. Ils parlent une langue différente, ont le sentiment fort d’appartenir à une communauté bien distincte, et ils menacent bel et bien l’intégrité du pays, qui risque de se diviser. L’identité des pays d’immigration dépend donc de l’intégration des nouveaux-arrivants à la culture du pays et à son identité. Evidemment, cela n’exclut pas le lien avec leur pays d’origine, en particulier pour la première et la seconde génération, mais on est partout témoin du succès remarquable du melting pot. Venons en maintenant aux autres exemples.

Oui, Singapour est un cas unique, étant donné que c’est aussi une cité-Etat. Mais pour l’Ukraine ?

Tout d’abord, il y a bien une identité ukrainienne. L’Ukraine, mis à part pendant une très courte période, n’a jamais eu accès à l’indépendance. Elle a été gouvernée par la Pologne avant de se révolter contre elle. Ceux qui présentent ce phénomène comme une révolte sociale – la noblesse polonaise ayant réprimé les paysans ukrainiens – oublient que la paysannerie polonaise ne s’est pas rebellée. Cette révolte était donc sociale et économique, mais elle coïncidait aussi avec des enjeux nationaux. Une décennie plus tard, les Suédois ont envahi la Pologne lors du « Déluge », et la paysannerie polonaise, l’une des plus réprimées d’Europe, s’est rebellée contre l’envahisseur.

Il y a donc bien une identité ukrainienne, mais il n’est pas question de tout voir en noir et blanc. L’Ukraine avait cette connexion de longue date avec la Russie, car, ayant besoin de soutien contre la Pologne, elle n’a pas eu d’autre choix que de se soumettre au Tsar. Elle a tenté de garantir ses droits et son identité, mais, passé un certain temps, les Tsars ont piétiné leurs accords et imposé leur volonté. Beaucoup de gens en Ukraine se sont mis à parler russe, les citadins parlaient russe lorsqu’ils ne parlaient pas Yddish, ce qui était le cas des Juifs. Tout l’est de l’Ukraine est très ambigu lorsqu’il s’agit d’ethnicité. On ne sait pas clairement qui est russe, qui est ukrainien. Mais, autrement, il y avait bien une différence : une différence ethnique, une différence identitaire. Sous certaines circonstances politiques, il y a même eu une partition, lors des interventions étrangères en particulier.

Tous ces exemples d’états multiethniques s’accordent donc toujours à votre définition pré-moderne de l’indépendance ?

L’Ukraine n’est pas multiethnique. Certains de ses territoires n’ont pas d’ethnicité bien définie, mais l’Ukraine est ukrainienne avant tout.

Peut-être est-elle multilinguistique et multi-religieuse ? On a bien parlé de la nation, passons maintenant au nationalisme. Si la nation est un concept pré-moderne, le nationalisme l’est aussi. Avec le Brexit, avec Trump et la montée des partis européens de droite, y a-t-il, ou n’y a-t-il pas, une résurgence du nationalisme en Europe ?

Il y a bien une résurgence. Le nationalisme a toujours été présent, mais d’autres forces sont également en jeu. Il y a eu les forces de l’intégration européenne, qui ont apporté beaucoup de bienfaits, mais qui ont aussi créé un contrecoup lorsque les gens ont senti que ça allait trop loin. Ils ont exprimé leurs vœux lors des référendums tenus il y a dix ans, et certains ont voté contre cette intégration continuelle. Et l’Union européenne de dire : « Il y a eu un référendum, mais nous n’en tiendrons pas compte ». Avec le temps, en particulier lorsque s’est aggravé le problème de l’immigration, les gens ont réagi parce qu’ils sentaient que leur identité nationale était menacée.

« Si vous êtes riche au sein d’un Etat-Nation, alors vous êtes plus disposé à partager auprès de gens dont vous sentez qu’ils sont des vôtres. Lorsque les riches réalisent qu’ils doivent donner aux étrangers, cette disposition diminue fortement. »

 

Vous avez mentionné la crise des réfugiés en Europe. Elle est très reliée à cette forte montée des tendances nationalistes. Ce nationalisme dont nous sommes témoins n’est-il qu’un chiffre pour les gens voulant garder leur statut économique et leur position culturelle ?

Pas seulement. D’une part, les enjeux économiques sont toujours en cause, mais il y a aussi d’autres facteurs, notamment sur le plan national. Prenez l’Ecosse : il y a en Ecosse une grande part d’électeurs qui veut faire sécession. Les enjeux économiques font partie de l’équation. Mais au nord de l’Angleterre, les conditions économiques sont pires qu’en Ecosse, en particulier si on les compare avec celles de l’opulent sud-ouest. Pourtant, personne au nord de l’Angleterre ne veut faire sécession de la Grande Bretagne. Quand vous êtes pauvre, vous êtes davantage disposé à souffrir d’inégalités économiques si vous avez le sentiment d’appartenir à un même peuple. Ce type de personne essaye toujours de changer le système de l’intérieur, – en devenant socialiste, par exemple. Mais cela ne témoigne pas pour autant d’une volonté de faire sécession. Et de même dans le cas inverse. Si vous êtes riche au sein d’un Etat-Nation, alors vous êtes plus disposé à partager auprès de gens dont vous sentez qu’ils sont des vôtres. Lorsque les riches réalisent qu’ils doivent donner aux étrangers, cette disposition diminue fortement. Les enjeux économiques ont donc de l’importance, bien évidemment, mais ils sont étroitement reliés aux identités nationales et, de ce fait, à l’Etat-providence. D’une certaine manière, on perçoit la Nation comme une grande famille. On est donc plus disposé à partager avec des gens dont on sent qu’ils font partie de notre communauté nationale. Même si ce n’est pas dit clairement, l’ethnie joue un certain rôle.

Une des nations parmi les plus récentes est absente de votre livre. En quoi le fait qu’Israël se soit établie comme Etat après 2000 ans de diaspora s’accorde-t-il ou s’oppose-t-il à la notion d’une origine pré-moderne de la Nation ?

Dans l’Antiquité, les Juifs formaient une nation pré-moderne ; ils représentaient la quintessence d’un peuple pré-moderne. Pourquoi ce phénomène ? L’alphabétisation servait de force motrice dans la construction de la Nation. Elle fondait un sentiment d’identité commune – Anderson n’a pas complètement tort, bien sûr –, et les Juifs se sont alphabétisés afin de pouvoir lire la Torah. Mais, suite à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70, ils se sont dispersés dans le monde entier. Il n’y avait apparemment rien pour les unir, car ils ne partageaient pas de territoire, et parce qu’il n’y avait aucun moyen pour eux de se coordonner sur le plan politique. Mais il y avait de l’antisémitisme, et il servait de fondement principal au sionisme. Les Juifs ont réalisé que, même s’ils voulaient l’assimilation, – bien sûr, beaucoup d’entre eux l’ont obtenue – ils n’y avaient pas droit ; qu’ils porteraient toujours une marque et que la société autour d’eux considérerait toujours qu’ils « ne sont pas des nôtres ». Le deuxième élément à avoir maintenu vivante l’identité nationale juive et à avoir rendu le sionisme possible est la religion juive. Un élément majeur de cette religion tel qu’évoqué par la Bible est l’idée selon laquelle les Juifs constituent bien un peuple, un « peuple élu ». Il s’agit d’une religion nationale, et, où que vous soyez, votre appartenance au peuple d’Israël vous marque de son emprunte. Si vous vivez pendant des siècles en accord avec ce principe culturel de base, il est facile – ou du moins compréhensible – que, dans les conditions de la modernité, des communautés diverses, originaires des quatre coins du globe et prenant part à des cultures très différentes aient été rassemblées par un même but, par une idée commune : faire revivre l’ancienne Nation au sein de l’ancien pays. Si les Etats-Unis n’avaient pas fermé leurs frontières aux immigrants en 1924, la majorité des Juifs aurait émigré en Amérique, chose qu’elle avait déjà faite auparavant. Officiellement, le sionisme a commencé en 1882. En 1924, ils étaient peut-être 100.000 Juifs à avoir choisi d’aller en Palestine. Au même moment, dès les années 1880 (au temps des pogroms en Russie), 3,5 millions de Juifs originaires d’Europe de l’Est – une région qui servait alors de foyer à 80% de la population juive mondiale – se sont rendus en Amérique. Et ils y sont toujours. En 1924, l’Amérique leur a fermé ses portes, d’où le fait que les deux vagues d’immigration suivantes soient allées en Palestine. La première était l’immigration juive issue de la Pologne et de ses lois antisémitiques, à la fin des années 1920. La deuxième, celle de l’Allemagne hitlérienne des années 1930. N’était-ce dû à Hitler, les Juifs allemands ne seraient pas partis en Palestine. Et, s’ils l’avaient pu, ils seraient plutôt allés aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne. La Palestine était leur seule option.

La création d’Israël était donc en grande partie due à un coup de chance ?

A un coup de chance, mais pas seulement. Parce que le problème des Juifs, c’était précisément qu’on n’acceptait pas les Juifs. La question juive était à l’origine du sionisme, et il ne devait rien à la chance. Il se manifestait de différentes façons. Les choses, les circonstances changeaient : la Russie s’ouvrait et se fermait, l’Union Soviétique est arrivée, Hitler a pris le pouvoir en Allemagne, les Etats-Unis ont modifié leur politique migratoire. Mais, à la base, il y avait ce gros problème Juif en Europe de l’Est ; des millions et des millions de Juifs. Herzl, le fondateur du sionisme, était un Juif assimilé. Il s’était complètement immergé dans les cultures viennoise et allemande, ne savait rien de la judéité ; il n’était absolument pas pratiquant et ne connaissait pas le yiddish, la langue des Juifs. Il s’était complètement immergé dans la vie culturelle de Vienne, un des grands centres culturels européens. Et pourtant, à un moment donné, il a senti que les Juifs ne seraient jamais acceptés par la société européenne.

Une chose me frappe toujours : il y a du sionisme et de l’antisionisme dans le monde entier. A quoi est-ce dû ?

Premièrement, le problème de l’antisémitisme n’a pas disparu. Commençons par cela : je ne suis pas en train d’affirmer que tout n’est qu’antisémitisme, mais il y a toujours de l’antisémitisme évident ou dissimulé. Ça, c’est une chose. Deuxièmement, il y a de l’anticolonialisme dans l’ouest, soit un sentiment fort de culpabilité pour tout ce qui touche à ce que l’on nomme communément « le Tiers monde » et qui constitue les anciens empires coloniaux. Selon ce point de vue, les natifs ont subi de graves injustices et de grandes cruautés. Les Juifs venus en Palestine sont perçus comme participant de ce phénomène. A cause de cela, Israël s’est de plus en plus retrouvée du mauvais côté de l’Opinion. C’est encore plus le cas depuis 1967, avec l’occupation des territoires. Il existe aussi de l’antiaméricanisme, Israël étant considérée comme un puissant allié des Etats-Unis. Il y a également un groupe important d’états arabes, et, derrière eux, un groupe d’états musulmans plus ou moins unis. C’est ce qui maintient le conflit à l’ordre du jour dans les priorités mondiales.

« La Palestine est une nouvelle Nation dotée d’une nouvelle identité nationale. »

 

En même temps, une autre Nation a vu le jour au moment de la fondation d’Israël, et toutes deux sont reliées par un même destin. Diriez-vous que la Palestine, en tant que Nation, s’accorde elle-aussi à votre définition pré-moderne ?

La Palestine est une nouvelle Nation dotée d’une nouvelle identité nationale. Si la Nation ne date pas d’hier, ce n’est pas le cas de toutes les nations. Par exemple, la Hollande ne fait pas partie des plus vieilles nations d’Europe. Parmi celles-ci, on compte les Anglais, les Ecossais, les Suédois, les Danois, les Allemands, les Serbes, les Polonais, les Russes… Elles sont nombreuses, mais la Hollande n’en fait pas partie. La Hollande appartenait à la sphère germanique, mais, à cause d’une partition dans le domaine des Habsbourg, elle a été exclue de l’Empire et est entrée en conflit avec l’Espagne. Elle ne s’est forgé une nouvelle identité séparatiste qu’à partir du XVIème siècle. Il y avait des identités locales en Hollande, de la même manière qu’il y en avait au sein de l’espace germanique. Il y a aussi eu l’adoption d’une langue littéraire propre qui contrastait avec celle de la Suisse germanique. La langue parlée des Suisses est aussi incompréhensible pour un germanophone que l’est le néerlandais. Mais les Suisses emploient le Hochdeudtsch à l’écrit tandis que les Hollandais ont adopté leur propre langue littéraire. En tant que Nation, la Hollande est donc relativement neuve. Et il en va de même pour l’Ukraine.

Encore une fois, les mondes palestinien et arabe sont, dans l’ensemble, quelque peu différents. Avant le XXème siècle, l’état national n’était pas une forme d’organisation courante en Asie du Sud-ouest, ce qui est dû au fait que, des Assyriens aux Ottomans, les empires étaient toujours en conquête. L’essentiel de ces territoires s’est retrouvé sous le contrôle d’une série d’empires, l’un remplaçant l’autre, ce qui n’était pas le cas en Europe de l’Ouest. Vous aviez donc une structure impériale sous laquelle, en effet, les identités étaient surtout locales, religieuses et tribales. Selon une plaisanterie égyptienne, mise à part l’Egypte, tous les Etats arabes ne sont que des « tribus avec un drapeau ». L’Egypte possédait – et possède toujours – une identité nationale forte, mais c’est encore très délicat dans d’autres pays arabes, comme le prouve la prise de conscience du « printemps arabe ». A cause de cela, les Palestiniens n’avaient pas d’identité propre avant l’arrivée du sionisme. Ils se percevaient comme appartenant à la sphère arabe, ou comme des musulmans et des chrétiens. Mais, avec le temps, à cause du conflit avec les Sionistes et avec Israël, ils ont développé un sentiment d’identité bien distinct. Voici comment les Palestiniens définissent leur identité nationale : par le terme palestinien Šaʿb, le « peuple », au sein de la Ummah arabe, la Nation arabe. Mais tout cela est relativement récent. Les forces locales et les identités tribales et semi-tribales, la Hamula – la famille étendue –, continuent de faire pression. La structure clanique reste puissante dans plusieurs régions du Moyen Orient, de même que les appels aux universalismes islamiques. Donc, oui, il y a bien une identité nationale palestinienne, mais elle reste soumise aux caractéristiques, aux pressions et aux forces conflictuelles que nous avons mentionnées.

Interview: Marian Blok

Traduction: Laura Dutech-Perez, David Rochat

 

 

Prof. Dr. Azar Gat
Université Tel Aviv

Identité nationale et psychologie

« L’ouverture à l’autre présuppose une identité stable. »

Prof. Dr. Schmidt-Denter, Université de Cologne

 

En abordant le sujet du nationalisme d’un point de vue psychologique, il convient tout d’abord de s’intéresser à un autre aspect : le concept d’identité nationale. Ulrich Schmidt-Denter, spécialiste en psychologie du développement, nous explique quel rapport cette identité entretient avec la notion de séparation, quelle fonction elle remplit et dans quelle mesure l’identité nationale allemande se distingue de l’identité des autres Européens.

 

Monsieur Schmidt-Denter – d’où nous vient ce besoin d’appartenance nationale ?

Ulrich Schmidt-Denter : L’Homme est un être social. En effet, notre survie est assurée par l’appartenance à un groupe. Nous sommes donc paramétrés en fonction de ce lien social. C’est cette identification à d’autres groupes qui rend possible l’entraide et par conséquent la cohésion sociale. Les nations occidentales jouent en cela un rôle particulier, car elles ont su affirmer les valeurs démocratiques et instaurer un Etat social. Ces deux éléments sont fondés sur une solidarité consensuelle.

« Malgré toutes ces guerres et ces atrocités, l’Histoire de l’Humanité est avant tout une histoire de coopération. » 

 

Quel rôle joue donc la délimitation entre les nations ?

L’idée d’un « intérieur » implique inévitablement celle d’un « extérieur ». L’expérience de l’altérité laisse apparaître de multiples champs de réflexions. Ces questionnements vont de la peur, du sentiment de menace, à l’étroite collaboration et symbiose, en passant par la curiosité et la fascination. Malgré toutes ces guerres et ces atrocités, l’Histoire de l’Humanité est avant tout une histoire de coopération. Nous devons pour cela distinguer les conditions qui sont nécessaires à cette cohésion sociale et les appliquer dans le domaine politique.

Nous employons quotidiennement des concepts tels que l’identité nationale, le patriotisme, le nationalisme, sans les différencier. Comment définiriez-vous ces termes d’un point de vue psychologique ?

On peut comprendre l’identité nationale comme faisant partie intégrante de l’identité sociale. La construction d’une « identité » est une caractéristique propre à l’espèce humaine ; en effet, tout homme tente de répondre à son questionnement identitaire en formulant les questions suivantes : « Qui suis-je ? » – c’est l’identité individuelle – et « Qui sommes-nous ? », « À quel groupe est-ce que j’appartiens et de qui est-ce que je me démarque ? » – ici l’identité sociale. Ces groupes peuvent être tout aussi bien une bande d’amis qu’un syndicat ou encore une nation. Ce concept est donc assez neutre, il ne décrit que le fait d’être conscient d’appartenir à un groupe. En revanche, les termes « patriotisme » et « nationalisme » sont plus étroitement liés à des sentiments et à des jugements. Le patriotisme désigne un rapport positif à sa propre nation, mais, dans le domaine de la recherche en psychologie, on parle de nationalisme lorsque l’appréciation de sa propre nation devient exagérée, tendancieuse et fait preuve de mépris envers d’autres nations.

Auparavant, vous avez travaillé sur le sentiment national des Allemands. Quels ont été les résultats ?

Nous avons commencé nos recherches, qui ont eu lieu entre 1999 et 2005 à l’Université de Cologne, par une étude culturelle comparée très générale sur l’identité personnelle et sociale dans dix pays européens – en Allemagne et dans les pays voisins. Nous voulions connaître la manière dont la mondialisation et l’européanisation ont conduit à l’harmonisation des différences, ou si l’on peut encore constater des spécificités nationales. En ce qui concerne l’Allemagne, l’hypothèse de la cohérence a été largement confirmée : les Allemands sont plutôt des Européens normaux. Il n’y a que peu de différences avec les pays limitrophes, mais celles-ci sont frappantes. Elles correspondent d’une part à une capacité d’autoréflexion particulièrement développée, de l’autre à un malaise quant à la patrie.

« les Allemands sont loin derrière en ce qui concerne la fierté nationale.» 

 

Le rapport à la fierté nationale illustre bien cela. En Allemagne, être fier de sa patrie est perçu comme problématique. Dans d’autres pays au contraire – les États-Unis ou la France par exemple – on glorifie volontiers la Nation. D’où proviennent ces différences ?

Cette incertitude s’exprime justement à travers une fierté nationale peu marquée comparée à d’autres pays. Il y a de nombreuses études comparatives menées dans le monde entier qui sont arrivées au même résultat que nous : les Allemands sont loin derrière en ce qui concerne la fierté nationale. Qu’il n’y ait rien dont on puisse être fier en Allemagne semble inconcevable lorsqu’on regarde quelles sont les conditions de vie dans de nombreux autres pays. Le fait que ce concept et cette thématique soient tabous explique en réalité cette réserve. S’identifier à son propre pays rend les personnes interrogées mal à l’aise et provoque chez eux un sentiment d’inquiétude, alors qu’aux États-Unis et ailleurs on s’exprime facilement avec patriotisme.

Quelle est selon vous la mentalité la plus « saine » ?

Il y a en Allemagne une polémique à ce sujet. Certains auteurs pensent que tout dépend de l’identité individuelle. Les fortes personnalités n’auraient absolument pas besoin d’une identité collective ; celle-ci ne serait qu’une béquille pour des personnalités plus effacées ou bien souffrant d’un complexe d’infériorité. Ces derniers ne gagneraient de l’assurance qu’en s’identifiant à une nation glorifiée. Ce syndrome a été révélé par des études cliniques menées avec de jeunes extrémistes.
Si l’on applique ladite hypothèse de la compensation à la totalité de la population, alors on nie l’importance que peut avoir l’appartenance sociale sur l’image de soi et donc par conséquent sur la santé psychique. Le jugement du groupe auquel nous appartenons nous définit en tant que personne. C’est pourquoi nous souhaitons être apprécié par ce groupe. Le modèle de cohésion s’est vu confirmé dans toutes les études généralistes : identité personnelle et sociale se complètent pour créer ensemble une unité. L’individuel bonheur de vivre et la stabilité psychique sont reliés positivement à l’identification sociale et à la fierté nationale. La santé ainsi qu’une construction identitaire aboutie reposent sur un sentiment d’appartenance vécu de manière positive. Cela a pu être scientifiquement prouvé depuis l’étude internationale « World Value Study », menée au début des années 1980, jusqu’aux recherches les plus récentes.

Si l’on inverse ces résultats, les Allemands seraient généralement plus insatisfaits voire psychologiquement plus instables que les autres Européens.

Les résultats de l’enquête sur le sentiment de bonheur nous font pencher pour cette idée. À intervalles réguliers depuis des décennies, des programmes internationaux de recherches comparatives sont menés à l’aide du questionnaire « Satisfaction with Life-Scale ». Les impressions des Allemands par rapport au bonheur n’ont ici rien à voir avec la qualité objective des conditions de vie. Cependant, en 2006, alors que les Allemands étaient empêtrés dans le débat autour des symboles nationaux, la Coupe du monde de football, vécue comme un « conte d’été », a marqué un tournant décisif. L’Allemagne passa du 36ème au 16ème rang des nations les plus heureuses – place qu’elle occupe encore à l’heure actuelle.

Pourquoi le sentiment national est-il justement si important ? L’appartenance à un cercle familial ou à une association sportive n’exercent-elles pas la même fonction ?

Chaque groupe chargé de sens remplit la même fonction stabilisatrice. La situation la plus favorable, c’est que ces groupes se complètent, non qu’ils se compensent. Ce qui en résulte, c’est un sentiment de cohérence primordial pour la santé mentale. Dans la recherche empirique, cela signifie que les rapports sont en règle générale positifs et donc que des liens familiaux solides vont de pair avec une identification nationale.

Comment se fait-il que le sentiment national des Allemands se différencie tant des autres nations ?

Nous nous sommes, bien évidemment, aussi posé cette question. Les historiens nous font volontiers remarquer que les réflexions sur l’individu et les débats houleux autour de problèmes identitaires sont depuis des siècles typiquement allemands. Au fond, il s’agissait de surmonter le système féodal et sa mosaïque de petits Etats pour pouvoir définir un état-nation. Actuellement d’autres problèmes nous préoccupent, c’est en tout cas ce dont les jeunes interrogés nous ont fait part. Ce qu’ils mettent en avant afin d’expliquer leur malaise, c’est l’Histoire de l’Allemagne – Histoire qui se résume pour eux à douze années de régime nazi et surtout à l’Holocauste. Ainsi, nous avons par la suite été amenés à élargir notre approche et à nous concentrer sur cette génération « Holocauste-Education ».

Votre doctorante Silviana Stubig s’est donc intéressée à l’influence des cours d’Histoire sur la formation identitaire des élèves de 3ème. Quel est l’impact de l’école sur les jeunes ?

Nous avons constaté que le chapitre sur le Troisième Reich était, comparé à d’autres époques, surreprésenté et vécu de manière oppressante par les élèves ; entre autres parce que cette thématique apparaît également dans d’autres matières comme l’allemand, l’éducation religieuse et la sociologie. À cela s’ajoutent des journées de commémoration consacrées à ce sujet. Parallèlement aux objectifs pédagogiques en cours d’Histoire, on remarque malheureusement que cela correspond aussi à des sentiments de culpabilité, de honte et à un ébranlement de l’identité nationale ; cela représente somme toute une charge émotionnelle considérable. Ces « effets secondaires » déstabilisants devraient, à mon avis, être reconsidérés et accompagner la réflexion pédagogique et didactique en Histoire. Cela est d’autant plus nécessaire que les jeunes issus de l’immigration ont particulièrement besoin de modèles positifs pour s’intégrer dans le pays d’accueil. Des représentations sinistres et des mises en scène négatives rendent le processus d’intégration psychique encore plus difficile, ce qui peut provoquer un repli sur son identité d’origine.

Vous avez publié les résultats de vos recherches dès 2012 dans l’ouvrage « La nation qui ne s’aime pas ». Cependant, la culture politique a nettement changé depuis ces dernières années : les courants nationalistes ont connu, dans de nombreux pays, un essor remarquable. Peut-on distinguer les causes de cette évolution ?

Dès le début de notre étude nous sommes partis du principe que nous allions avoir à faire à deux tendances opposées : le besoin d’ouverture et de fermeture aux autres cultures. Ces deux dynamiques sont constamment présentes dans le comportement humain et doivent être équilibrées. Si le besoin de fermeture est aujourd’hui plus fort, alors le sentiment de menace et de perte de contrôle devraient en être à l’origine, comme en ce qui concerne la crise des réfugiés. L’idée selon laquelle l’ouverture à l’autre présuppose une identité stable était déjà une des convictions d’Eric H. Erikson, figure emblématique des recherches psychologiques sur l’identité.

Comment le sentiment national des Allemands et des pays européens voisins a-t-il évolué depuis votre publication ?

La sociologie et la psychologie différencient depuis déjà longtemps plusieurs milieux politiques dans la société, qui se définissent en fonction d’une dimension « nationale » et d’une dimension « internationale ». En Allemagne, le milieu internationaliste, qui souhaiterait abolir les état-nations, est beaucoup plus présent que chez nos voisins – en premier lieu ceux de l’est, mais aussi ceux de l’ouest. Au regard des relevés que nous possédons aujourd’hui, nous ne pouvons pas savoir s’il y a eu ces dernières années un déplacement quantitatif entre ces deux groupes qui soit significatif. Malgré tout, on peut dire que les divisions sociales se sont intensifiées et que l’on assiste à une lutte d’influence. Ce processus a vu le jour au plus tard pendant la crise des migrants.

Lors des dernières élections fédérales allemandes, le parti d’extrême droite AfD (Alternative für Deutschland – Alternative pour l’Allemagne) est devenu, avec 12,6% des voix, le troisième parti politique en Allemagne. Cela n’annonce-t-il pas un revirement à droite dans la population ?

La question est la suivante : quel indicateur choisit-on quand on parle de revirement à droite ? On pourrait en effet envisager d’utiliser les habitudes de vote. Il serait toutefois préférable de choisir des outils de mesure qui ne sont pas autant soumis au contexte politique et social actuel, mais qui prennent en compte des convictions politiques stables. Par ailleurs, les rares votants de l’AfD qui répondent aux sondages justifient leur choix par rapport au programme du parti. Pour la plupart, ce geste est davantage une protestation contre les partis établis. Ce n’est donc pas un changement général dans leur personnalité, mais une réaction véhémente à une situation qui a changé – en l’occurrence ici la crise des migrants. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, certains partis plus à droite que la CDU ont déjà connu des résultats importants. Mais aucun ne connut de succès durable.

« Dans notre étude, nous avons trouvé dans tous les pays européens des opinions complètement pro-européennes. Pourtant, personne n’était prêt à renoncer pour cela à son identité nationale. »

 

En cette ère de mondialisation et d’Union Européenne, le réseau mondial s’accentue et l’importance des frontières nationales s’affaiblit peu à peu. Le concept d’identité nationale n’est-il pas dépassé ?

Nous devons résister à la tentation de vouloir émettre des pronostics sur l’Histoire et subordonner son déroulement à des lois. C’est finalement l’échec du marxisme ou plutôt du socialisme réel. Dans notre étude, nous avons trouvé dans tous les pays européens des opinions complètement pro-européennes. Pourtant, personne n’était prêt à renoncer pour cela à son identité nationale. Cette attitude est même majoritairement répandue en Allemagne, bien qu’il y ait un courant qui espère, par l’adoption d’une identité européenne, se débarrasser du fardeau de l’identité nationale. Cette idée, en effet, n’était pas présente dans les autres pays participant à l’étude. Les autres pays de l’UE ne nous aideront pas à résoudre nos problèmes identitaires. Les prédictions de Jürgen Habermas à propos d’une « constellation post-nationale » et selon lesquelles les Allemands seraient les précurseurs d’une tendance globale menant à la disparition des nations ne se sont pas réalisées, ce qu’il a lui-même reconnu dans son discours de remerciement lors de la remise du prix national de Rhénanie-du Nord-Westphalie. Personne ne fera ce chemin avec nous.

Interview: Eliana Berger

Übersetzung: Anne-Lou Lestringant

Prof. Dr. Ulrich Schmidt-Denter
Université de Cologne