Vol. 2: Nationalism

Nationalisme et les Nations Unies

« Les Nations unies offrent un forum établi, structuré et institutionnalisé qui émane de l’idée fondamentale de l’égalité entre les états. »

Interview avec Madame la Prof. Dr. Heike Krieger, spécialiste dans le domaine juridique, droit public et droit international à l’Université libre de Berlin

 

Conséquence du choc que fut le drame de la Seconde Guerre mondiale, les Nations unies sont fondées en 1949. Leur but déclaré : assurer la paix dans le monde. Aujourd’hui, la résurgence du nationalisme nécessite la cohésion de cet organisme majeur de la coopération internationale. Le magazine 42 s’entretient avec la spécialiste en droit international Heike Krieger, professeure de la Freie Universität de Berlin, au sujet d’un changement dans l’organisation : de la coopération à la confrontation.

 

Madame Dr. Krieger au sein des Nations Unies sont réunis des états tous différents. Dans le domaine du droit, cependant, les termes état-nation et nation n’ont pas le même sens. Les nations sont-elles par conséquent sous-représentées au sein de l’ONU ?

Cela dépend de la manière dont on définit le terme de nation. L’ONU emploie le terme de nation à l’identique de celui d’état. Le droit international pose la question de l’existence de nations au delà de l’état, plutôt sous la notion de peuples et de leur droit à l’autodétermination. À certains endroits les frontières sont en contradiction avec les peuples, car les populations sont réparties sur plusieurs états. C’est le cas par exemple des Kurdes en Turquie, en Syrie ou en Irak.

Comment cela se présente-t-il dans le cas du Canada qui a reconnu le Québec comme nation à part entière au sein de l’état-uni, ou dans le cas de l’Espagne avec ses communautés autonomes ?

Le droit à l’autodétermination regroupe différents aspects. Un élément important est l’autodétermination interne : les peuples et groupes ethniques au sein d’un état-nation obtiennent, dans ce cas, certains droits d’autonomie. Parmi ceux-ci on trouve par exemple des réglementations concernant le bilinguisme ou bien les compétences dans le domaine de l’éducation. Concernant ce dernier point, une grande partie est réglementée par les constitutions nationales et la législation— comme justement les systèmes juridiques en Espagne ou au Canada qui ont leur propre réglementation. À cela s’ajoute des limites internationales provenant d’accords du droit international, selon lesquels les droits des minorités doivent être protégés.

Pourquoi toutes les nations et états-nations ne sont-ils pas représentés au sein de l’ONU ?

A l’heure actuelle, l’ensemble des états-nations est membre des nations-unies. En tout cas tous ceux reconnus par le droit international, soit 193 états actuellement. Les autres sont de facto des régimes : donc des entités qui remplissent les critères d’un état, mais qui ne sont en effet pas reconnus en tant qu’état par la communauté internationale, comme par exemple la Somalie ou Taiwan. La plupart du temps cela est dû à des raisons politiques qui excluent une affiliation aux Nations unies. Dans le cas de Taïwan, par exemple, aussi bien Taïwan que la Chine s’accroche à l’existence d’un état uni, en conséquence Taïwan ne prétend pas à un état propre.

Les nations unies existent depuis presque 70 ans. Pourquoi n’y a-t-il pas, jusqu’à maintenant, une forme de gouvernement mondial ou des tentatives dans ce sens ?

Pourquoi il n’y a pas de gouvernement mondial ? Un tel système gouvernemental supposerait de très hautes exigences, en particulier s’il devait être légitimé démocratiquement. Il faudrait empêcher que cela se transforme en une structure autocratique. Il serait indispensable de veiller à ce que chaque partie du monde et tous les intérêts soient équitablement représentés au sein d’une si grande association. C’est une pensée utopique. Mais dans la réalité il y a probablement trop de barrières, ne serait-ce que pour savoir si le sentiment nécessaire d’appartenance à une communauté peut se créer entre les différents peuples. Je pense que le déroulement actuel des choses indique qu’une telle tentative rencontrerait beaucoup de défiance. Ce n’est à ce jour tout simplement pas réalisable. On peut tout de même se poser la question : est-ce que davantage doit être fait dans ce sens, doit-on travailler plus à cette idée ? Peut-on renforcer les éléments de participation au niveau global. Dans un cadre plus restreint, mais similaire, les élections au parlement européen sont un exemple d’initiative importante pour renforcer la participation du citoyen à l’idée européenne et l’union européenne. Il faudrait réfléchir à d’autres aspects participatifs, également à la lumière des réseaux sociaux et des nouveaux moyens de communication.

« La crise du processus d’unification européenne fait aussi partie de ce que nous observons actuellement : le retour au national. »

 

Vous mentionniez à l’instant l’idée qu’on retrouve actuellement quelque chose de similaire à l’échelle de l’Union européenne. Le projet d’un état européen commun est notamment sujet à discussion.

Oui, c’est certain. Déjà au sein de cette organisation plus restreinte, dans laquelle on observe une cohésion culturelle et historique beaucoup plus forte, on est confronté actuellement à des contestations et à des mouvements de refus. La préservation de la paix en Europe, traditionnellement vu comme l’objectif porteur de sens, était quelque chose que les états et leur population pouvaient partager. Pourtant, même en Europe, certains ont le sentiment que les intérêts particuliers des différentes populations ou partie de population ne sont pas suffisamment représentés. La culture, la religion, la langue sont potentiellement des facteurs plus puissants que ce qu’on avait évalué dans les années 1990. La crise du processus d’unification européenne fait aussi partie de ce que nous observons actuellement : le retour au national. Peut-être qu’il faudrait créer une identité unie à une échelle plus haute : une politique identitaire qui ne se concentre pas sur l’état-nation mais plutôt qui s’occupe de créer une plus grande identité commune aux peuples.

En quoi le nationalisme représente-t-il un défi pour la Global Governance ?

Par Global Governance on entend en effet un cadre international fait d’institutions et de règles, mis en place afin de résoudre ensemble des problèmes dépassant les frontières. Actuellement on observe une vague de populisme, souvent liée à des tendances nationalistes. Dans certains états le populisme – éventuellement combiné à d’autres idéologies – présente un défi pour le droit international. Certains éléments structuraux de l’idéologie d’un populisme orienté vers le nationalisme vont à l’encontre d’une coopération internationale forte et d’un contrôle des états par des commissions internationales, par exemple, dans le domaine des droits de l’Homme, les organisations supranationales ou la multilatéralité. Cela a des répercussions différentes selon les états. Quand le président des États-Unis Donald Trump se présente avec son « America first », cela a des répercussions tout autre sur la communauté internationale que si la Pologne ou la Hongrie pratiquent une politique nationaliste. Parce que traditionnellement les États-Unis sont encore vus comme le garant de l’ordre international, comme ils se sont démarqués à la fin de la guerre froide– déterminés par l’aspiration à l’Etat de droit, la démocratie et les droits de l’homme.

Le phénomène du nationalisme évolue-t-il selon vos observations vers une tendance mondiale ?

Je suis pour ma part toujours très vigilante avec le terme de « tendance ». Cependant beaucoup d’observateurs la constate actuellement. On a par exemple vu des procédés nationalistes et populistes lors des élections aux États-Unis. Les évènements en grande Bretagne comme la sortie de l’Union européenne, se caractérisent aussi par le nationalisme. La Hongrie, la Pologne, la Russie et le gouvernement indiens sont aussi considérés comme nationalistes. Cela devient épineux lorsqu’ils entraînent avec eux des dispositifs relevant du droit, par exemple le non-respect de décisions de tribunaux internationaux, le retrait d’organisation internationales ou bien la résiliation d’accord de droit international. Cela peut devenir de grands défis pour l’ordre international. Mais l’évaluation se fait au cas par cas. Ainsi, la sortie annoncée des États-Unis des accords de Paris s’est heurtée mondialement à la critique, mais pourrait sur le long terme renforcer les accords, en car les États-Unis ne pourront plus empêcher le processus à venir, au sein de la structure du contrat.

Quel rôle joue l’ONU dans la coordination des intérêts nationaux ?

L’idée fondatrice des Nations unies était de permettre la coopération entre les états. Les actions de l’ONU devaient dépasser les intérêts nationaux et permettre au droit international de réaliser le bien commun : on parle de common interest ou de global goods. Les meilleurs exemples proviennent du domaine de la politique environnementale. Les effets de la pollution et du dérèglement climatique sont à considérer globalement. Les causes sont de prime abord à chercher chez les riches pays industriels du « Nord », alors que les effets se ressentent tout particulièrement sur les états insulaires du Pacifique. Afin de trouver un règlement mondial sur la question, les états doivent voir plus loin que les intérêts bilatéraux nationaux et poursuivre des intérêts mondiaux.

Le droit international s’est, depuis 1990, beaucoup développé en ce sens. La convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1992 en était l’expression, tout comme les Accords de Paris en 2015. Mais il y a des états qui doutent de cet intérêt commun et qui tentent de faire reculer le droit international. Ils souhaiteraient revenir à un système qui coordonne des intérêts bilatéraux et non pas qui réalise des intérêts collectifs. L’administration Trump en est le symbole.

La structure des nations unies suscite régulièrement la critique.

En effet la structure est sujette à beaucoup de critiques. Il y a bien-sûr un besoin constant de réforme. Maintes choses, comme ce que produit actuellement l’administration des États-Unis, apparaissent compréhensibles à beaucoup de gens ; comme par exemple la nécessité de réformer le conseil des droits de l’homme des Nations unies. Car comment peut-on en effet justifier le fait que, des états qui dans une mesure considérable portent atteinte aux droits de l’Homme, siègent à ce conseil ? Par ailleurs est-ce que le droit de veto des cinq puissances en disposant n’ébranle pas la légitimité du conseil de sécurité ? Ces structures appellent du moins des explications. À cela s’ajoute des questions d’efficacité : les structures sont-elles excessivement complexes ? Le système administratif est-il trop imposant ? Mais au delà de cela, les Nations unies offrent un forum établi, structuré et institutionnalisé qui émane de l’idée de l’égalité entre les états et leur donne à tous, et par là même à la population mondiale, la possibilité, de décider et de poursuivre des intérêts communs.

Une bonne Global Gouvernance n’est-elle réalisable qu’avec les Nations unies ?

Sans une organisation formellement institutionnalisée, seule une coalition of the willing – un groupe non déterminé d’états – pourrait se charger des tâches individuelles. On remarque une tendance à cela au début des années 2000. Son expression se retrouve dans des rencontres telles que le G-8, G-7 ou G-20, qui prennent des décisions politiques de grandes ampleurs. Mais le problème de ces structures informelles c’est qu’elles permettent aux états particulièrement puissants d’user de leur force sans contrainte. Un cadre institutionnel et juridique leur fait défaut. La souveraine égalité des états n’est pas garantie à mesure égale, comme elle l’est aux Nations unies. En effet la question de savoir qui en fait partie ou pas peut être déterminée unilatéralement. Il n’y a pour cela pas de règles juridiques claires prédéfinies. Ainsi se renforce le déséquilibre des pouvoirs. La participation et la représentation sont finalement encore moins assurées qu’au sein des Nations unies. En comparaison, un système structuré et basé sur le droit est, de mon point de vue, toujours à privilégier.

Vous disiez justement que le nationalisme acquiert un poids politique plus lourd. Les élections aux États-Unis, la Pologne et l’Inde en sont des exemples – certains détracteurs disent que cela pourrait devenir un problème, en particulier pour le conseil de sécurité des Nations unies.

Le droit de veto privilégie sans aucun doute les cinq puissances qui le possèdent : les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France et la Chine. Cela a longtemps été ressenti comme un moyen illégitime pour préserver les intérêts des états en question – précisément dans le cas de la Syrie, lorsque le conseil de sécurité des Nations unies devient incapable d’agir dans le cas d’atteintes aggravées aux droits de l’Homme. Derrière cela se cache la pensée qui, à mon avis, joue tout particulièrement dans l’actuel déplacement des structures globales de pouvoir, un rôle important : un conflit entre ces cinq forces possédant le droit de veto a un fort potentiel d’aggravation. Le danger existe qu’un conflit, d’abord délimité, se transforme en définitive en une guerre mondiale.

« Mais à présent, on se dirige vers un monde multipolaire. L’ordre unipolaire du monde, c’est à dire avec les États-Unis comme puissance globale dirigeante, est remis en question.  »

 

Beaucoup n’ont depuis la fin de la guerre froide plus pris ce risque au sérieux tant qu’il s’agissait d’interventions militaires dans des états avec faiblesse étatique : comme en Syrie ou dans certains pays africains. Mais à présent, on se dirige vers un monde multipolaire. L’ordre unipolaire du monde, c’est à dire avec les États-Unis comme puissance globale dirigeante, est remis en question. La Russie se déclare – également sur le plan militaire – renforcée dans le système international, de même que la Chine. Le risque que cela en vienne à une aggravation entre ces forces est à nouveau réaliste. C’est sous ce jour qu’on peut expliquer pourquoi un droit de veto est important pour éviter une propagation mondiale des conflits.

Pensez-vous qu’une réforme des Nations Unies est absolument nécessaire ? Quelle forme devrait-elle prendre ?

Je crains qu’une grande réforme du système de l’ONU ne soit pas réaliste actuellement. En effet, il est invraisemblable que le traité fondamental soit modifié. En 2000, lors de la réunion à l’occasion du millénaire, de grands efforts ont déjà été fournis dans cette direction-là. Certains États ont fait des propositions très concrètes pour, par exemple, modifier la composition du Conseil de Sécurité de l’ONU. Mais ces plans ont échoué. Aujourd’hui, la volonté de travailler ensemble est encore plus faible qu’à ce moment-là. Les intérêts nationaux sont plus actuels que jamais. Je ne peux m’imaginer que l’une des cinq puissances ayant un droit de veto renonce à celui-ci. Par ailleurs il faut se demander, quel système pourrait être établi à la place du Conseil de Sécurité de l’ONU dans sa configuration actuelle.

Est-ce que l’ONU est par conséquent vouée à l’immobilisme dans de pareilles conditions ?

La charte de l’ONU est un traité de droit international. Elle évolue au travers des interprétations juridiques. Dans le droit international les gloses d’un traité peuvent être modifiés, notamment par les changements dans la pratique qui sont exercés dans le cadre d’une conviction juridique propre à un État. Ce changement perpétuel empêche l’immobilisme. De cette façon, l’interprétation de certaines normes se différencie déjà de la façon dont elles ont été d’abord pensées, comme c’est le cas pour l’entrée en action des forces de maintien de la paix. La façon dont ces forces agissent aujourd’hui montre combien la pratique a évolué dans le temps long. Il y a donc bien, comme auparavant, la possibilité de modifier, de faire évoluer la charte. Plusieurs propositions sont faites dans ce cadre. Les États qui disposent d’un droit de veto pourraient renoncer à celui-ci si les droits de l’homme sont violés à un degré important, comme le propose la France. Il existe aussi l’idée que les pays possédant un droit de veto soient obligés de justifier l’exercice de celui-ci. Ce sont des choses qui pourraient être introduites par l’exercice de la pratique sans pour autant devoir réaliser une grande réforme du contrat. Il est bien plus réaliste de faire des pas lents, c’est plus faisable qu’une réforme complète. De cette façon, la structure de l’ONU peut toujours être modifiée. Cependant nous allons devoir vivre encore longtemps avec la structure fondamentale et avec la répartition des pouvoirs au sein de cette organisation.

Est-ce que vous diriez que les propositions de réforme sont vouées à l’échec ?

Pas forcément, puisque certaines choses ont été changées. Par exemple, il y avait auparavant la commission pour les droits de l’homme, dont la composition et le fonctionnement ont été modifiés, et c’est ainsi que le Conseil des droits de l’homme a vu le jour. Les États-Unis ont à nouveau demandé une réforme du Conseil. Je pense que, dans ce cadre, d’autres évolutions sont possibles. Cependant, s’il s’agit de modifications du texte du traité-même, il faudrait que le traité soit modifié au cours d’un procédé formel, dont un des points serait la ratification par chaque État. Ainsi se posent les questions suivantes : voulons-nous, en ce moment, réellement engager un processus de ratification du traité aux États-Unis même si ce processus court le risque d’un échec ? Peut-être que non. Je pense qu’il est plus sage de ne pas toucher au traité.

« Je trouve que c’est un défaut dans la politique étrangère allemande de ne pas s’engager assez sur le terrain de l’ONU.« 

 

Les pays influencés par le modèle occidental, qui sont moins directement dépendants de l’ONU et la considèrent plutôt comme un conseil de coordination et collaboration, formulent de nombreuses critiques envers l’ONU. Cette organisation souffre-t-elle d’un problème d’image ?

Peut-être que les pays en voie de développement et les économies émergentes des « Pays du Sud » sont dans des phases différentes de leur Histoire et ont placé, à différents degrés, leurs espoirs pour un monde plus juste dans l’organisation de l’ONU, dans le sens d’une plus grande justice distributive. Un grand débat a commencé dans les années 70 sur l’organisation mondiale de l’économie pour voir comment apporter une meilleure justice distributive dans cette économie. L’assemblée générale était alors une plateforme importante grâce à laquelle ce but politique pouvait être atteint. Les « Pays du Nord » cependant n’ont jamais mis de cette manière l’accent sur les normes internationales de l’équité. Ces pays considèrent l’ONU comme un forum pour la politique de sécurité et comme un forum pour l’aide au développement, mais plus dans la perspective du donateur. Vous pouvez aussi observer qu’en Allemagne la politique étrangère était longtemps concentrée sur l’Europe. Dans chaque ministère aujourd’hui vous trouverez un département européen, mais pas systématiquement un département pour l’ONU. Je trouve que c’est un défaut dans la politique étrangère allemande de ne pas s’engager assez sur le terrain de l’ONU. Si c’était le cas, l’Allemagne pourrait devenir un moteur important auprès de l’ONU pour un engagement en faveur de la paix dans le monde et pour la configuration d’un ordre du monde plus équitable.

Quel engagement attendez-vous de la part de l’Allemagne ?

Cet engagement pourrait avoir lieu à différents niveaux. Comme évoqué précédemment, une première possibilité serait de mieux intégrer l’ONU dans le travail des ministères, comme, par exemple, avec la création de départements spécifiques à l’ONU. Un point important concerne le domaine de la politique de sécurité : il faudrait que les forces armées allemandes puissent rejoindre les actions pour la paix de l’ONU. Cela ne s’est pas produit depuis un très long moment. Le gouvernement fédéral considérait que la structure de l’ONU sur les questions militaires n’était pas assez efficace et de ce fait pas assez sécurisée pour les soldats allemands. L’image des structures telles que l’OTAN ou l’UE était tout à fait différente. Cette situation a changé radicalement depuis l’engagement de l’armée allemande au Mali. À l’avenir j’attends plus d’engagement de cette forme-là, car depuis trop longtemps ce sont les « Pays du Sud » qui fournissent prioritairement les troupes pour les missions de paix. C’est un décalage malheureux puisque les missions de paix correspondent à des initiatives communes. L’efficacité militaire de certains états parmi les « Pays du Nord » est souvent plus forte et de ce fait plus déterminante pour la réussite de la mission.

En ce moment l’armée allemande fait de la publicité sur les réseaux sociaux pour la campagne au Mali.

Oui, c’est vraiment intéressant. La légitimité de cet engagement est sûrement plus élevée que dans d’autres cas : notamment en comparaison avec les actions anti-terroristes, dont le fondement juridique est controversé. Quand l’armée allemande évolue dans le cadre posé par les Nations Unies, il ne fait aucun doute que les troupes défendent alors un intérêt global pour une communauté internationale.

« On peut observer en ce moment, dans la critique de la mondialisation, que les tendances nationales et populaires s’enflamment.  »

 

Revenons-en aux voix critiques : les mouvements nationalistes en Europe énoncent des critiques contre la mondialisation. Les Nations Unies sont aussi visées. Est-ce que c’est en cela que réside la raison de l’impopularité de l’organisation ?

On peut observer en ce moment, dans la critique de la mondialisation, que les tendances nationales et populaires s’enflamment. D’après moi, il est possible d’observer deux évolutions fortement liées. D’abord, la mondialisation ne cesse de croître de façon significative depuis les années 1990. Cela mène d’une part à une mise en réseau plus large, à une plus grande liberté de mouvement au niveau international, à une communication mondiale, au lancement d’une opinion publique internationale et à beaucoup de bonnes évolutions dans le domaine de l’économie, comme par exemple une classe moyenne forte en Chine et dans les autres États des « Pays du Sud ». D’autre part la mondialisation s’accompagne aussi de conséquences négatives tels que les flux de migration, la crise économique, la crise financière et manifestement des craintes au sein la population envers ces phénomènes.

De plus, la mondialisation a aussi mené à ce qu’un nombre croissant de décisions politiques soient prises à un niveau global, parce que les problèmes politiques croisent tellement de domaines, qu’ils semblent pouvoir être résolus uniquement au niveau global. Cependant ces processus se mettent rarement en place au sein des Nations Unies, mais plutôt dans des réseaux, comme par exemple lors du G20. Ces conseils internationaux sont souvent, comme indiqué précédemment, peu structurés et opaques. Beaucoup de décisions de longue portée appartiennent à des institutions internationales de la finance. Alors se pose la question de savoir comment accorder à ces décisions une dimension démocratique, c’est-à-dire comment légitimer ce genre de décisions. C’est avant tout une question qui se pose pour les « Pays du Nord » et les États constitutionnels. Pour moi c’est une partie du problème.

Et pourquoi ?

Certes, les « Pays du Sud » ont bénéficié d’une certaine façon de la mondialisation, mais ils sont toujours confrontés à de fortes inégalités dans la distribution à échelle mondiale. Les « Pays du Nord » de leur côté, sont traversés par la critique de la mondialisation. Que ce soit les peurs diffuses de la mondialisation ou bien la critique bien fondée, selon laquelle il manque dans ces procédures de légitimité démocratique et de transparence. Il y a peu de progrès sur cette question. En même temps, les institutions internationales n’ont pas toujours exécutées leur mission de façon exemplaire – comme par exemple les institutions financières durant la crise financière. Les réactions face à la crise, les moyens employés pour y remédier, tel que le fond de sauvetage de la zone euro ont été fortement contestés. Ici aussi les questions du rattachement à la démocratie doivent être posées. C’est justement sur ce conglomérat que les partis populaires et nationalistes s’appuient. Ils se servent de critique légitime pour nourrir leurs discours anti-élite, leur pensée anti-pluralité, nationaliste et raciste. De cette façon, ils évoluent sur un terrain fertile.

Les courants nationalistes et de droite fleurissent en ce moment dans le néolibéralisme, mais pour se détourner de lui. Comment s’accordent ces mouvements ?

Ma supposition est que la politique conservatrice n’a pas cessé de se différencier des autres courants. D’un côté, vous avez un système de valeurs conservateur libéral, qui s’appuie sur une structure économique elle-aussi libérale. Mais cette structure économique libérale se réfère à un régime constitutionnel, à une structure mondiale libérale, qui reconnaît les droits de l’homme. Le droit de propriété est la condition préalable pour l’économie du marché. Lier les droits de l’homme et l’économie de marché est une idée des années 90. Les courants nationalistes-conservateurs et populaires s’opposent à l’État de droit libéral et au libéralisme en général. Viktor Orbán indique clairement dans ses discours qu’il ne veut plus de la souveraineté constitutionnelle libérale et qu’il s’oppose aux droits des minorités et certains autres droits fondamentaux, telles que la liberté d’expression et la liberté de rassemblement.

De nombreux sympathisants de ces courants nationalistes considèrent que l’identité nationale et la souveraineté de leurs frontières nationales sont menacées par les processus de la mondialisation. D’où vient ce sentiment de menace ?

Il existe à ce sujet de nombreuses études de cas. Mais je suis juriste, et non politologue. Mon impression c’est que, en ce moment, la crise des migrants a mené à cette perception subjective. Le fait que cette perception subjective ne corresponde pas souvent à la réalité s’explique parce que les événements sont instrumentalisés de diverses façons par les politiques. Une partie des problèmes de l’UE, mais aussi des autres organisations internationales, vient du fait que les politiques nationales déplacent volontairement la solution de problèmes déplaisants sur une échelle internationale. C’est vrai, notamment pour la responsabilité pour des décisions politiques. Alors on argumente de façon suivante : « On a pu décider de rien, c’est Bruxelles qui a voulu cela ! ». Alors les États membres participent à la prise de décision à Bruxelles et continuent à suivre là-bas leur ligne directrice en politique. Ils sont actifs dans ce processus de décision. Mais l’idée du déplacement du pouvoir décisionnel a créé une image négative des institutions mondiales et européennes.

« Mais je pense en effet que cela revient à la responsabilité des États membres de l’ONU, qui ont une fonction charnière entre les citoyens et les organisations. »

 

Comment peut-on s’opposer à cette évolution dans la perspective internationale ? Que peuvent faire les Nations Unies ?

Les premiers pas importants seraient certainement une information et une transparence plus fortes. Mais je pense en effet que cela revient à la responsabilité des États membres de l’ONU, qui ont une fonction charnière entre les citoyens et les organisations. Les États membres travaillent au niveau international au sein de ces organisations et avec ces organisations. C’est le fruit de ce travail qui doit être communiqué à l’intérieur de pays. Le but serait de faire une politique appropriée à échelle internationale, pour laquelle il existe à l’intérieure de la population une forme de publicité et à laquelle la population peut activement prendre part.

Une dernière question : compte tenu des diverses critiques, diriez-vous tout de même que l’ONU « ne peut avoir d’alternative » ?

« Sans alternative » est une formulation horrible. Mais je pense, qu’un monde sans l’ONU serait un monde bien plus mauvais.

Interview: Anna Hörter

Traduction: Charlotte Boschen, Alwina Najem-Meyer

Prof. Dr. Heike Krieger
Université libre de Berlin