Vol. 2: Nationalism

L’histoire du nationalisme

« Si la Nation ne date pas d’hier, ce n’est pas le cas de toutes les nations. »

Prof. Dr. Azar Gat, Université de Tel Aviv

 

Le Professeur Azar Gat, président du département de Sciences Politiques de l’Université de Tel Aviv, nous emmène en voyage vers l’Histoire de diverses nations à travers le monde. Il affirme que les racines des nations et du nationalisme remontent à une époque plus lointaine que l’époque Moderne, à savoir l’Antiquité : ère des prémices de l’ethnicité et du sentiment d’appartenance.

 

L’anthropologue social Ernest Gellner définit le nationalisme comme « la notion selon laquelle les unités nationales et politiques devraient être conformes. » Il voit la Nation comme une société d’individus partageant une culture commune qui leur est inculquée par les institutions. Cette définition suppose alors que les individus participant de cette culture nationale vivent dans le même Etat. Une autre définition courante de la Nation est la « communauté imaginée » de Benedict Anderson : un ensemble d’individus qui se considère comme appartenant à cette communauté. Comment définiriez-vous le nationalisme ?

Dans mon livre, [Nations : The Long History and Deep Roots of Political Ethnicity and Nationalism Cambridge, 2013, Red.], je pars de la définition de Gellner : une stricte conformité entre la culture (ou l’ethnicité) et l’Etat. Mais contrairement à lui, j’essaie de montrer que, avant les temps modernes (la Révolution industrielle pour Gellner, les ateliers d’imprimerie pour Anderson), la connexion entre l’Etat et le peuple remonte aux débuts de l’Histoire. Elle date du début des Etats et de l’alphabétisation en -3000, du temps des deux systèmes d’écriture les plus anciens développés dans les deux premiers Etats à avoir existé : l’Egypte Antique et Sumer. Selon moi, il y a toujours eu une relation étroite entre ethnicité et indépendance étatique. Tous les anciens états n’étaient pas des Etats-Nations ; certains d’entre eux étaient des cités-Etats dans lesquelles un ethnos singulier – un peuple partageant parenté et culture – se divisait en plusieurs entités politiques. Ces peuples n’en avaient pas moins le sentiment d’appartenir à un même ethnos. Prenez par exemple les Grecs et les Sumériens : n’importe quel Grec que vous auriez interrogé pendant l’Antiquité aurait immédiatement répondu qu’il se reconnaît dans cette identité collective. On se retrouve donc avec des cités-Etats se partageant un même ethnos. En même temps, il y avait aussi des empires multiethniques qui n’en restaient pas moins dominés par cet ethnos singulier duquel ils tiraient leur force. Les Grecs ont créé des empires au temps d’Alexandre et de ses héritiers, des empires hellénistiques et multiethniques qu’ils dominaient militairement et politiquement. Pratiquement tous les autres empires obéissaient au même principe : l’Empire britannique, l’Empire français, l’Empire romain, l’Empire russe, et ainsi de suite. Et, entre les cités-Etats et les empires, vous aviez ce que les sociologues historiques nomment les états territoriaux. Cette expression ne convient pas étant donné que chaque état possède un territoire. Ce type d’organisation politique est aussi connu sous le nom de « royaume dynastique ». Mais, en effet, la plupart des états territoriaux étaient en fait des monarchies nationales. Ils reposaient essentiellement sur une majorité ethnique (ou Staatsvolk). Par exemple, l’Etat le plus vaste à avoir jamais existé, le royaume d’Egypte, se centrait sur un seul peuple : le peuple Egyptien. Tous ceux qui vivaient hors de ses frontières étaient des barbares. Ainsi, le tout premier état territorial, l’Egypte, est déjà conforme à la définition que donne Gellner d’un Etat national.

 « La marche à suivre est de revenir aux sociétés précédant l’imprimerie pour trouver un indice sur ce que signifiait l’esprit de communauté pour ces peuples. »

 

A la différence de la communauté scientifique, vous affirmez que le concept de « Nation » précède les temps pré-modernes. A en croire les modernistes, l’alphabétisation et l’imprimerie sont des conditions nécessaires à la construction nationale, car elles unissent des communautés réduites et isolées au sein d’une même nation. Comment cela s’est-il fait auparavant, en l’absence d’alphabétisation et d’imprimerie ?

Ce que j’affirme, c’est que pratiquement tous les modernistes ne sont que des théoriciens. Ils ne travaillent pas sur les sociétés pré-modernes. Ce qu’ils proposent n’est que le schéma de ce qu’étaient ces sociétés et ne reflète donc pas les réalités historiques. La marche à suivre est de revenir aux sociétés précédant l’imprimerie pour trouver un indice sur ce que signifiait l’esprit de communauté pour ces peuples. Voilà le test qui pourra clore le débat. Mais cela reste très problématique, car, dans les sociétés pré-modernes, les masses ne savaient pas écrire. Le seul indice qu’il nous reste vient de l’élite alphabétisée. Il est très difficile d’entendre la voix du peuple. Nous devons trouver des moyens de surmonter cet obstacle pour établir ce que les gens pensaient réellement. Pour cela, il faut trouver des indications qui nous diront clairement s’ils avaient ou non conscience d’être un seul et même peuple. L’un des meilleurs moyens de résoudre cette énigme est d’observer ce qu’il s’est passé lorsque des étrangers ont envahi le pays. Si dans ces circonstances désespérées, les masses ont unit leurs armes contre l’envahisseur, si elles ont répondu à l’appel du sang, comme ça a été le cas, si elles ont montré de la dévotion patriotique, du sacrifice patriotique, et du sacrifice quant à tout ce qui leur était cher – dans leur vie et dans tout ce qu’elles possèdent, alors ce serait clairement le signe que, selon toute apparence, ces masses percevaient l’envahisseur comme un « affreux étranger » dont elles refusaient le règne. Si elles défendaient leur liberté contre une loi étrangère, alors il est évident qu’elles se considéraient comme une communauté nationale. De nombreux exemples historiques le prouvent. Laissez-moi n’en citer que deux. L’un d’entre eux est le cas remarquable d’une pucelle nommée Jeanne d’Arc. Nous avons de la chance d’en avoir conservé des témoignages écrits, l’Inquisition l’ayant soumise à des interrogatoires. C’était une fille de la campagne née d’un paysan de Lorraine, une province française. Son éducation, le milieu dans lequel elle a grandi, n’avaient rien d’extraordinaire. Comment savait-elle, ou d’où tenait-elle que les Anglais étaient des étrangers et qu’ils devaient quitter la France ?

A présent, voici l’autre cas, celui de l’invasion de la Russie par Napoléon. On a affaire ici à deux peuples. L’un, de l’avis de tous, est la première Nation moderne : la France révolutionnaire. L’autre est complètement rétrograde – pré-moderne sur tous les plans, mais luttant encore désespérément contre l’envahisseur. Abordons maintenant notre deuxième question. Comment savaient-ils ? Comment savaient-ils qu’ils appartenaient à la Russie ? La réponse réside dans la fait que les théoriciens modernistes ont grandement sous-estimé les moyens de communication des sociétés pré-modernes, soit les mythes, les cultes, les légendes, les traditions orales. On sait tous, en principe, à quel point ils pouvaient être puissants. Par exemple, un simple point qui a été complètement négligé : il y avait des temples partout. Il y avait des églises locales et des temples avec des prêtres dans chaque village. Il y avait des rites à large dimension nationale, même au sein du christianisme qui transmet pourtant un message universel. L’Eglise locale se voulait patriotique. En Serbie, par exemple, sous le règne ottoman, elle portait le drapeau national contre les envahisseurs et les souverains impériaux. Le haut clergé se livrait parfois à toute sorte de calculs politiques. Il était investi de hautes charges et choisissait son camp avec une grande prudence. Mais le bas clergé, très proche du peuple, pauvre et vivant au sein de sa communauté, restait patriotique.

Donc, si la parenté ethnique et l’homogénéité culturelle servent d’argument principal à la cohérence des nations, comment cela fonctionne-t-il avec les nations formées volontairement, avec les Etats-Unis, Singapour ou l’Ukraine : des nations multiethniques, multi-religieuses et multiculturelles ?

On a ici affaire à trois cas différents. Les nations d’immigration telles que les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont toutes fondées sur le principe du melting pot. Les gens venus en Amérique ont tous changé leur langue. Les Etats-Unis étaient d’abord un pays anglo-saxon. Pourtant, ils accueillaient une forte immigration allemande au XVIIIème siècle, au point que Benjamin Franklin y voyait un danger pour l’intégrité du peuple américain. Il craignait qu’ils ne parviennent pas à s’assimiler. Mais ce n’est pas arrivé, et les Etats-Unis ont prouvé qu’ils étaient capables d’assimiler tous les nouveaux arrivants. Bien sûr, une partie des vieilles traditions demeure, elle enrichit et modifie l’identité américaine. Mais notre idée ici, c’est que l’identité principale de ces nouveaux arrivants, – si ce n’est pas dès la première génération, du moins à partir de la seconde, de la troisième – a fusionné au sein d’une même identité américaine en dépit de la signification symbolique qui demeure dans certaines communautés. Les Juifs, par exemple, sont nombreux aujourd’hui à intégrer ce processus d’assimilation.

Et ce processus s’applique aussi à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et en partie au Canada. Ce dernier est un cas intéressant, parce que, contrairement aux autres pays cités, le Canada possède deux identités ethniques : celle que l’on nomme communément l’identité canadienne, qui assimile des immigrants du monde entier et l’identité québécoise. Ils parlent une langue différente, ont le sentiment fort d’appartenir à une communauté bien distincte, et ils menacent bel et bien l’intégrité du pays, qui risque de se diviser. L’identité des pays d’immigration dépend donc de l’intégration des nouveaux-arrivants à la culture du pays et à son identité. Evidemment, cela n’exclut pas le lien avec leur pays d’origine, en particulier pour la première et la seconde génération, mais on est partout témoin du succès remarquable du melting pot. Venons en maintenant aux autres exemples.

Oui, Singapour est un cas unique, étant donné que c’est aussi une cité-Etat. Mais pour l’Ukraine ?

Tout d’abord, il y a bien une identité ukrainienne. L’Ukraine, mis à part pendant une très courte période, n’a jamais eu accès à l’indépendance. Elle a été gouvernée par la Pologne avant de se révolter contre elle. Ceux qui présentent ce phénomène comme une révolte sociale – la noblesse polonaise ayant réprimé les paysans ukrainiens – oublient que la paysannerie polonaise ne s’est pas rebellée. Cette révolte était donc sociale et économique, mais elle coïncidait aussi avec des enjeux nationaux. Une décennie plus tard, les Suédois ont envahi la Pologne lors du « Déluge », et la paysannerie polonaise, l’une des plus réprimées d’Europe, s’est rebellée contre l’envahisseur.

Il y a donc bien une identité ukrainienne, mais il n’est pas question de tout voir en noir et blanc. L’Ukraine avait cette connexion de longue date avec la Russie, car, ayant besoin de soutien contre la Pologne, elle n’a pas eu d’autre choix que de se soumettre au Tsar. Elle a tenté de garantir ses droits et son identité, mais, passé un certain temps, les Tsars ont piétiné leurs accords et imposé leur volonté. Beaucoup de gens en Ukraine se sont mis à parler russe, les citadins parlaient russe lorsqu’ils ne parlaient pas Yddish, ce qui était le cas des Juifs. Tout l’est de l’Ukraine est très ambigu lorsqu’il s’agit d’ethnicité. On ne sait pas clairement qui est russe, qui est ukrainien. Mais, autrement, il y avait bien une différence : une différence ethnique, une différence identitaire. Sous certaines circonstances politiques, il y a même eu une partition, lors des interventions étrangères en particulier.

Tous ces exemples d’états multiethniques s’accordent donc toujours à votre définition pré-moderne de l’indépendance ?

L’Ukraine n’est pas multiethnique. Certains de ses territoires n’ont pas d’ethnicité bien définie, mais l’Ukraine est ukrainienne avant tout.

Peut-être est-elle multilinguistique et multi-religieuse ? On a bien parlé de la nation, passons maintenant au nationalisme. Si la nation est un concept pré-moderne, le nationalisme l’est aussi. Avec le Brexit, avec Trump et la montée des partis européens de droite, y a-t-il, ou n’y a-t-il pas, une résurgence du nationalisme en Europe ?

Il y a bien une résurgence. Le nationalisme a toujours été présent, mais d’autres forces sont également en jeu. Il y a eu les forces de l’intégration européenne, qui ont apporté beaucoup de bienfaits, mais qui ont aussi créé un contrecoup lorsque les gens ont senti que ça allait trop loin. Ils ont exprimé leurs vœux lors des référendums tenus il y a dix ans, et certains ont voté contre cette intégration continuelle. Et l’Union européenne de dire : « Il y a eu un référendum, mais nous n’en tiendrons pas compte ». Avec le temps, en particulier lorsque s’est aggravé le problème de l’immigration, les gens ont réagi parce qu’ils sentaient que leur identité nationale était menacée.

« Si vous êtes riche au sein d’un Etat-Nation, alors vous êtes plus disposé à partager auprès de gens dont vous sentez qu’ils sont des vôtres. Lorsque les riches réalisent qu’ils doivent donner aux étrangers, cette disposition diminue fortement. »

 

Vous avez mentionné la crise des réfugiés en Europe. Elle est très reliée à cette forte montée des tendances nationalistes. Ce nationalisme dont nous sommes témoins n’est-il qu’un chiffre pour les gens voulant garder leur statut économique et leur position culturelle ?

Pas seulement. D’une part, les enjeux économiques sont toujours en cause, mais il y a aussi d’autres facteurs, notamment sur le plan national. Prenez l’Ecosse : il y a en Ecosse une grande part d’électeurs qui veut faire sécession. Les enjeux économiques font partie de l’équation. Mais au nord de l’Angleterre, les conditions économiques sont pires qu’en Ecosse, en particulier si on les compare avec celles de l’opulent sud-ouest. Pourtant, personne au nord de l’Angleterre ne veut faire sécession de la Grande Bretagne. Quand vous êtes pauvre, vous êtes davantage disposé à souffrir d’inégalités économiques si vous avez le sentiment d’appartenir à un même peuple. Ce type de personne essaye toujours de changer le système de l’intérieur, – en devenant socialiste, par exemple. Mais cela ne témoigne pas pour autant d’une volonté de faire sécession. Et de même dans le cas inverse. Si vous êtes riche au sein d’un Etat-Nation, alors vous êtes plus disposé à partager auprès de gens dont vous sentez qu’ils sont des vôtres. Lorsque les riches réalisent qu’ils doivent donner aux étrangers, cette disposition diminue fortement. Les enjeux économiques ont donc de l’importance, bien évidemment, mais ils sont étroitement reliés aux identités nationales et, de ce fait, à l’Etat-providence. D’une certaine manière, on perçoit la Nation comme une grande famille. On est donc plus disposé à partager avec des gens dont on sent qu’ils font partie de notre communauté nationale. Même si ce n’est pas dit clairement, l’ethnie joue un certain rôle.

Une des nations parmi les plus récentes est absente de votre livre. En quoi le fait qu’Israël se soit établie comme Etat après 2000 ans de diaspora s’accorde-t-il ou s’oppose-t-il à la notion d’une origine pré-moderne de la Nation ?

Dans l’Antiquité, les Juifs formaient une nation pré-moderne ; ils représentaient la quintessence d’un peuple pré-moderne. Pourquoi ce phénomène ? L’alphabétisation servait de force motrice dans la construction de la Nation. Elle fondait un sentiment d’identité commune – Anderson n’a pas complètement tort, bien sûr –, et les Juifs se sont alphabétisés afin de pouvoir lire la Torah. Mais, suite à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70, ils se sont dispersés dans le monde entier. Il n’y avait apparemment rien pour les unir, car ils ne partageaient pas de territoire, et parce qu’il n’y avait aucun moyen pour eux de se coordonner sur le plan politique. Mais il y avait de l’antisémitisme, et il servait de fondement principal au sionisme. Les Juifs ont réalisé que, même s’ils voulaient l’assimilation, – bien sûr, beaucoup d’entre eux l’ont obtenue – ils n’y avaient pas droit ; qu’ils porteraient toujours une marque et que la société autour d’eux considérerait toujours qu’ils « ne sont pas des nôtres ». Le deuxième élément à avoir maintenu vivante l’identité nationale juive et à avoir rendu le sionisme possible est la religion juive. Un élément majeur de cette religion tel qu’évoqué par la Bible est l’idée selon laquelle les Juifs constituent bien un peuple, un « peuple élu ». Il s’agit d’une religion nationale, et, où que vous soyez, votre appartenance au peuple d’Israël vous marque de son emprunte. Si vous vivez pendant des siècles en accord avec ce principe culturel de base, il est facile – ou du moins compréhensible – que, dans les conditions de la modernité, des communautés diverses, originaires des quatre coins du globe et prenant part à des cultures très différentes aient été rassemblées par un même but, par une idée commune : faire revivre l’ancienne Nation au sein de l’ancien pays. Si les Etats-Unis n’avaient pas fermé leurs frontières aux immigrants en 1924, la majorité des Juifs aurait émigré en Amérique, chose qu’elle avait déjà faite auparavant. Officiellement, le sionisme a commencé en 1882. En 1924, ils étaient peut-être 100.000 Juifs à avoir choisi d’aller en Palestine. Au même moment, dès les années 1880 (au temps des pogroms en Russie), 3,5 millions de Juifs originaires d’Europe de l’Est – une région qui servait alors de foyer à 80% de la population juive mondiale – se sont rendus en Amérique. Et ils y sont toujours. En 1924, l’Amérique leur a fermé ses portes, d’où le fait que les deux vagues d’immigration suivantes soient allées en Palestine. La première était l’immigration juive issue de la Pologne et de ses lois antisémitiques, à la fin des années 1920. La deuxième, celle de l’Allemagne hitlérienne des années 1930. N’était-ce dû à Hitler, les Juifs allemands ne seraient pas partis en Palestine. Et, s’ils l’avaient pu, ils seraient plutôt allés aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne. La Palestine était leur seule option.

La création d’Israël était donc en grande partie due à un coup de chance ?

A un coup de chance, mais pas seulement. Parce que le problème des Juifs, c’était précisément qu’on n’acceptait pas les Juifs. La question juive était à l’origine du sionisme, et il ne devait rien à la chance. Il se manifestait de différentes façons. Les choses, les circonstances changeaient : la Russie s’ouvrait et se fermait, l’Union Soviétique est arrivée, Hitler a pris le pouvoir en Allemagne, les Etats-Unis ont modifié leur politique migratoire. Mais, à la base, il y avait ce gros problème Juif en Europe de l’Est ; des millions et des millions de Juifs. Herzl, le fondateur du sionisme, était un Juif assimilé. Il s’était complètement immergé dans les cultures viennoise et allemande, ne savait rien de la judéité ; il n’était absolument pas pratiquant et ne connaissait pas le yiddish, la langue des Juifs. Il s’était complètement immergé dans la vie culturelle de Vienne, un des grands centres culturels européens. Et pourtant, à un moment donné, il a senti que les Juifs ne seraient jamais acceptés par la société européenne.

Une chose me frappe toujours : il y a du sionisme et de l’antisionisme dans le monde entier. A quoi est-ce dû ?

Premièrement, le problème de l’antisémitisme n’a pas disparu. Commençons par cela : je ne suis pas en train d’affirmer que tout n’est qu’antisémitisme, mais il y a toujours de l’antisémitisme évident ou dissimulé. Ça, c’est une chose. Deuxièmement, il y a de l’anticolonialisme dans l’ouest, soit un sentiment fort de culpabilité pour tout ce qui touche à ce que l’on nomme communément « le Tiers monde » et qui constitue les anciens empires coloniaux. Selon ce point de vue, les natifs ont subi de graves injustices et de grandes cruautés. Les Juifs venus en Palestine sont perçus comme participant de ce phénomène. A cause de cela, Israël s’est de plus en plus retrouvée du mauvais côté de l’Opinion. C’est encore plus le cas depuis 1967, avec l’occupation des territoires. Il existe aussi de l’antiaméricanisme, Israël étant considérée comme un puissant allié des Etats-Unis. Il y a également un groupe important d’états arabes, et, derrière eux, un groupe d’états musulmans plus ou moins unis. C’est ce qui maintient le conflit à l’ordre du jour dans les priorités mondiales.

« La Palestine est une nouvelle Nation dotée d’une nouvelle identité nationale. »

 

En même temps, une autre Nation a vu le jour au moment de la fondation d’Israël, et toutes deux sont reliées par un même destin. Diriez-vous que la Palestine, en tant que Nation, s’accorde elle-aussi à votre définition pré-moderne ?

La Palestine est une nouvelle Nation dotée d’une nouvelle identité nationale. Si la Nation ne date pas d’hier, ce n’est pas le cas de toutes les nations. Par exemple, la Hollande ne fait pas partie des plus vieilles nations d’Europe. Parmi celles-ci, on compte les Anglais, les Ecossais, les Suédois, les Danois, les Allemands, les Serbes, les Polonais, les Russes… Elles sont nombreuses, mais la Hollande n’en fait pas partie. La Hollande appartenait à la sphère germanique, mais, à cause d’une partition dans le domaine des Habsbourg, elle a été exclue de l’Empire et est entrée en conflit avec l’Espagne. Elle ne s’est forgé une nouvelle identité séparatiste qu’à partir du XVIème siècle. Il y avait des identités locales en Hollande, de la même manière qu’il y en avait au sein de l’espace germanique. Il y a aussi eu l’adoption d’une langue littéraire propre qui contrastait avec celle de la Suisse germanique. La langue parlée des Suisses est aussi incompréhensible pour un germanophone que l’est le néerlandais. Mais les Suisses emploient le Hochdeudtsch à l’écrit tandis que les Hollandais ont adopté leur propre langue littéraire. En tant que Nation, la Hollande est donc relativement neuve. Et il en va de même pour l’Ukraine.

Encore une fois, les mondes palestinien et arabe sont, dans l’ensemble, quelque peu différents. Avant le XXème siècle, l’état national n’était pas une forme d’organisation courante en Asie du Sud-ouest, ce qui est dû au fait que, des Assyriens aux Ottomans, les empires étaient toujours en conquête. L’essentiel de ces territoires s’est retrouvé sous le contrôle d’une série d’empires, l’un remplaçant l’autre, ce qui n’était pas le cas en Europe de l’Ouest. Vous aviez donc une structure impériale sous laquelle, en effet, les identités étaient surtout locales, religieuses et tribales. Selon une plaisanterie égyptienne, mise à part l’Egypte, tous les Etats arabes ne sont que des « tribus avec un drapeau ». L’Egypte possédait – et possède toujours – une identité nationale forte, mais c’est encore très délicat dans d’autres pays arabes, comme le prouve la prise de conscience du « printemps arabe ». A cause de cela, les Palestiniens n’avaient pas d’identité propre avant l’arrivée du sionisme. Ils se percevaient comme appartenant à la sphère arabe, ou comme des musulmans et des chrétiens. Mais, avec le temps, à cause du conflit avec les Sionistes et avec Israël, ils ont développé un sentiment d’identité bien distinct. Voici comment les Palestiniens définissent leur identité nationale : par le terme palestinien Šaʿb, le « peuple », au sein de la Ummah arabe, la Nation arabe. Mais tout cela est relativement récent. Les forces locales et les identités tribales et semi-tribales, la Hamula – la famille étendue –, continuent de faire pression. La structure clanique reste puissante dans plusieurs régions du Moyen Orient, de même que les appels aux universalismes islamiques. Donc, oui, il y a bien une identité nationale palestinienne, mais elle reste soumise aux caractéristiques, aux pressions et aux forces conflictuelles que nous avons mentionnées.

Interview: Marian Blok

Traduction: Laura Dutech-Perez, David Rochat

 

 

Prof. Dr. Azar Gat
Université Tel Aviv