Vol. 2: Nationalism

L’Europe et le Brexit

« L’Europe n’est pas juste un club d’économie, c’est un club avec des valeurs. » 

Interview avec Prof. Dr. Julie Smith, University of Cambridge

 

Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la France, la Hongrie, l’Allemagne – quel que soit le pays européen que nous considérons, les partis nationaux prennent de l’ampleur. À cet égard, la question à laquelle nous devons répondre est : qu’est ce qui mène à la renaissance du nationalisme ? S’agit-il d’une véritable menace pour la démocratie européenne ? Quelles mesures pourraient mettre un terme à cette tendance ? Dr Julie Smith, en tant que collaboratrice de la House of Lords à Londres, nous donne un aperçu général des tendances nationales en Europe.

 

Prof. Dr. Smith – les scientifiques, les hommes et les femmes politiques, parmi d’autres, sont alarmés par la menace de ces tendances nationalistes qui émergent encore une fois dans beaucoup de pays à travers le monde. Comment définiriez-vous, en tant que chercheur en politique, le phénomène de nationalisme ?

D’un certain côté, le nationalisme peut être perçu comme une fierté que l’on ressent envers son pays, ou bien comme un dévouement à l’égard de celui-ci, cela pourrait être la définition d’un dictionnaire. Toutefois, on l’associe souvent à des connotations bien moins positives, comme la haine des autres, d’être soit opposé à d’autres pays, soit d’être titillé par des sentiments xénophobes. L’identité est une question et un problème qui est en train d’évoluer dans nos politiques contemporaines. Il y a clairement des gens qui ont l’impression que leur propre identité perd de son importance à cause de l’intégration et de la mondialisation européennes. Ils ont commencé à émettre un doute sur la nature des mesures en politiques européenne et mondiale adoptées au cours du XXIème siècle. Ils se mettent alors à se tourner vers leur propre nation. Ce qui peut s’avérer assez dangereux car cela encourage potentiellement la remise en question de ce à quoi, précisément, l’intégration européenne désirait mettre fin. La seconde définition du nationalisme repose sur le désir d’indépendance nationale, ce qui signifie qu’une nation possède son propre État indépendant.

Il s’agit d’un concept qui a évolué au cours du XIXème siècle. Prenons l’exemple de l’Écosse, les habitants là-bas ont une conscience aiguë de leur identité nationale et nombreux sont ceux qui veulent se séparer du Royaume-Uni. Cependant, le nationalisme en Écosse ne s’accompagne pas de racisme et de violences. Par conséquent, le nationalisme écossais ne soulève pas la même inquiétude que dans beaucoup d’autres endroits du monde.

« Le nationalisme, en termes de séparatisme, n’a pas à être nécessairement nocif pour l’Union Européenne. » 

 

Existe-t-il une forme de nationalisme qui demeure dangereuse à ce jour ? S’agit-il – comme il est souvent avancé – d’une menace réelle pour l’Europe ?

Le nationalisme, en termes de séparatisme, n’a pas à être nécessairement nocif pour l’Union Européenne. En effet, dans bien des cas, l’Union Européenne facilite l’existence des États-Nations plus petits. L’Écosse a pu s’inspirer de l’exemple de petits pays comme l’Irlande et le Danemark et elle peut alors revendiquer que ceux-ci « fonctionnent parfaitement bien au sein de l’Union Européenne, pourquoi devrions-nous alors être rattachés au Royaume-Uni ? » Or, il y a des régions où le nationalisme pose des problèmes. Tournons-nous, par exemple, vers les discussions publiques et politiques qui ont eu lieu dans les pays qui constituent le Groupe de Visegrád au sujet des droits des réfugiés, qui résultaient de la montée de la xénophobie dans cette région. Ainsi, oui, le nationalisme peut s’avérer certainement dangereux, mais il ne doit pas nécessairement constituer une menace pour l’Europe.

Cela signifie-t-il que les intérêts nationaux peuvent être compatibles avec une interdépendance croissante entre les pays ?

La mondialisation et l’interdépendance économique impliquent que les États perdent une part significative de leur autonomie – même s’ils conservent formellement leur souveraineté nationale, ils sont moins en mesure d’agir de façon indépendante. Il faut donc s’assurer que les citoyens, néanmoins, soient responsabilisés, plutôt que déresponsabilisés. Trouver un juste équilibre dans cette relation constitue l’un des plus grands défis pour les hommes politiques d’Europe et au-delà, mais cela s’applique particulièrement à l’Union Européenne. Dans quelques États membres, comme la France, on a longtemps cru que par la mise en commun de la souveraineté, l’on obtenait, au sein de l’Union Européenne, de meilleurs résultats pour tous. Malheureusement, cette pensée n’a jamais été réellement comprise ni même acceptée au Royaume-Uni. Il est certainement possible d’avoir de multiples identités, et d’être loyal à plusieurs pays et, par conséquent, de se sentir concerné par ce qui se passe à l’échelle locale, nationale, du continent, et du monde dans lequel on vit. Tous bénéficieront de plusieurs facettes des prises de décisions politiques. Ce qui n’est pas contradictoire, mais au Royaume-Uni, cela est souvent perçu comme relevant de la contradiction.

Les guerres, légitimées par les croyances nationalistes, provoquèrent des millions de morts au cours du XXème siècle. Par conséquent, l’un des principes fondateurs de l’Union Européenne fut d’empêcher tout sentiment nationaliste dangereux grâce à la collaboration entre les États membres, cela une bonne fois pour toutes. Qu’en pensez-vous ? Comment ce principe a-t-il fonctionné jusqu’à présent ?

L’intégration européenne a réellement commencé comme un projet pacifique pour rendre toute guerre impossible entre les États européens. Elle repose sur la volonté de coopération de la part des pays européens, sur l’espoir que les habitants s’engageraient, échangeraient grâce aux voyages, au travail et aux études à l’étranger. Le but poursuivi était qu’ils puissent ainsi commencer à s’identifier en tant qu’Européens et qu’ils se focalisent moins sur leurs propres identités nationales. La plupart des pays ont semblé consentir – mon pays pourrait constituer une exception – à travailler ensemble et à coopérer. Néanmoins, cela n’a pas éradiqué à chaque fois ces sentiments nationalistes au sein de la société. Le problème est que les identités nationales sont si présentes qu’il est difficile de les surmonter. Si les citoyens ne s’identifient pas à l’Union Européenne, s’ils ne laissent pas cette identité européenne se développer, ils ne se rendent pas aux urnes, comme les taux d’abstention aux élections européennes le démontrent. Ils choisissent de ne pas s’engager et ainsi, la légitimité démocratique des acteurs européens est remise en question. L’interdépendance politique et économique grandissante en Europe ne s’est pas accompagnée d’une socialisation suffisante, particulièrement dans les États membres les plus récents. Pour beaucoup de citoyens et d’hommes et de femmes politiques européens, ce en quoi consiste l’intégration européenne paraît peu clair. L’Europe n’est pas juste un club d’économie, c’est un club avec des valeurs. Il faut que ces valeurs européennes, à nouveau, occupent une place plus importante dans les programmes politiques de tous les États membres.

Ainsi à votre avis, il y a eu une nouvelle montée du nationalisme en Europe au cours de ces dernières années ?

Oui, je pense qu’il existe des vagues de nationalisme significatives. Particulièrement au Royaume-Uni, où la rhétorique du camp pour le « Leave » s’appuyait essentiellement sur un sentiment anti-immigrés. Ce qui a abouti à du racisme, y compris à des attaques physiques et à des insultes verbales envers les citoyens européens et d’autres personnes qui habitaient là, mais qui n’étaient pas Britanniques. La tournure que les ont évènements pris est extrêmement choquante.

Quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la naissance des tendances nationalistes que vous venez de décrire ?

La montée ou la résurgence du nationalisme, dans de nombreux cas, comme c’est certainement le cas en Europe occidentale, semble résulter en partie des habitants se sentant laissés-pour-compte. Ils pensent qu’ils n’ont pas bénéficié des processus de mondialisation, d’interdépendance économique ou même de l’intégration européenne ; qu’il existe des gagnants et des perdants. Si l’Union Européenne ne représente pas la liberté pour vous, si vous n’avez jamais la possibilité de voyager dans d’autres pays européens, alors la monnaie unique n’a aucune valeur pour vous. Les gens qui ne voyagent pas régulièrement ne se soucieront pas de la fin des frais d’itinérance, simplement parce qu’ils ne bénéficient pas de ce développement. Il est très facile pour eux d’oublier cela : pour ceux qui mènent une vie plus internationale, qui bénéficient de programmes comme les échanges Erasmus etc. Mais dans de nombreux endroits du Royaume-Uni ou de l’Union Européenne en général, les gens n’ont pas le sentiment qu’ils en bénéficient autant que les autres, du moins en apparence. Cette sensation a engendré beaucoup de frustration, ce qui constitua certainement l’un des enjeux dont la campagne du « Leave » a profité. Les personnes qui votent traditionnellement pour le parti travailliste, c’est-à-dire le centre-gauche, ont voté « Leave » et même, dans certains cas, ils se sont tournés vers le parti nationaliste Ukip. La même chose s’est produite dans d’autres pays. Si vous prenez l’exemple de la France, au fil des ans, le Front National a récupéré les voix des gens qui, dans le passé, auraient voté pour le Parti communiste. Assez souvent, vous constatez que l’extrême droite est capable de récupérer les voix de personnes qui se sentent abandonnées, des personnes qui auraient normalement voté pour un parti d’extrême gauche. Lors du référendum, ces mêmes partisans du « Leave », qui se plaignaient que l’establishment était contre eux, appartenaient en fait à cette même élite. Ils ont su adapter leurs discours à ceux qui se sentent abandonnés, alors que les gens qui ont mené campagne pour le camp du « Remain » semblaient déconnectés de la réalité.

Comment ce sentiment, d’être laissé-pour-compte, peut-il conduire à la haine et au racisme ? Pourquoi reproche-t-on aux étrangers les injustices que l’on perçoit ?

Au Royaume-Uni, les politiciens d’extrême-droite et une partie des médias, notamment, sous-entendaient que si l’on avait du mal pour trouver un travail, une place pour son enfant, à l’école ou un lit à l’hôpital, c’était à cause du trop grand nombre d’étrangers. L’idée que l’on doit reprocher tous ces problèmes aux immigrés se propage et est devenue mainstream au fil des ans. Avant le référendum de l’année passée, par exemple, le Daily Mail était enclin à illustrer cette croyance par des exemples qui montraient que des citoyens d’autres États membres avaient commis de terribles crimes. Ils démontraient, selon eux, à quel point il était horrible qu’ils ne puissent être déportés parce qu’ils étaient originaires d’autres pays de l’UE. De tels articles ont, de façon inévitable, un fort impact sur les comportements des gens.

« La campagne en faveur du Brexit a certainement suscité une interrogation politique au sujet de l’immigration et s’en est servie comme une arme. »

 

Pensez-vous que la décision des citoyens britanniques de quitter l’Union Européenne fut suscitée par des sentiments nationalistes au sein de la société ?

Le vote pour le « Leave » fut très complexe. Quelques personnes ont voté pour ce départ de l’UE car elles voulaient regagner leur souveraineté nationale. Elles voulaient – comme l’indiquait leur slogan – « reprendre le contrôle ». Quelques individus ont cru en cette rhétorique : l’UE serait très coûteuse et ils pensaient qu’ils récupéreraient leur argent après le Brexit. Or, la campagne pour le « Leave » a, de toute évidence, utilisé des sortes de sentiments anti-immigrés pour persuader les citoyens de voter pour se séparer de l’Union Européenne. Dans quelques régions du pays, là où beaucoup de résidents viennent d’Asie du Sud et du Sud-Est, comme l’Inde, le Pakistan ou le Bangladesh, la campagne en faveur du Brexit s’est articulée autour de cette rhétorique : lorsque nous quitterons l’Union Européenne, plus de familles issues de votre pays pourront immigrer au Royaume-Uni, puisque nous n’aurons plus à accepter de citoyens de l’UE autant qu’auparavant. Ce fut bien entendu fort alléchant pour quelques votants. Cependant, dans d’autres endroits, la campagne pour le Brexit sous-entendait que, d’une certaine façon, grâce aux votes pour le « Leave », on réduirait l’immigration, mais rien n’indique que cela se passera forcément ainsi. Toutefois, la campagne en faveur du Brexit a certainement suscité une interrogation politique au sujet de l’immigration et s’en est servie comme une arme.

 

La société britannique est connue pour être ouverte et aussi pour son melting pot, rassemblant diverses ethnies et cultures. Comment analyser ces tendances nationalistes à la lumière de cette image ?

Le Royaume-Uni a une longue histoire au cours de laquelle il fut un pays de transit et une terre d’accueil. Il y a des gens qui sont venus ici, tout comme l’ont fait mes ancêtres d’Irlande échappant à l’extrême pauvreté. D’autres avaient l’intention de traverser l’Europe en passant par le Royaume-Uni pour aller aux États-Unis, mais ils n’allèrent jamais au-delà des grandes villes britanniques. Il y avait des vagues d’immigration significatives, au fil des années, provenant des États du Commonwealth, particulièrement à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Le Royaume-Uni a essayé d’embrasser le multiculturalisme mais à d’autres époques de son histoire, l’immigration a suscité des réactions racistes. Il est aisé de penser que le Royaume-Uni a mis en œuvre des mesures en faveur du multiculturalisme, ce qui a rassemblé toutes les cultures différentes et les choses se passaient bien. Je pense que pour beaucoup de personnes qui ont immigré ici, la réalité fut différente. Cependant, au fil du temps, il y a eu des initiatives pour s’assurer que le racisme avait été éradiqué. La triste réalité est que certaines de ces tendances ont émergé à nouveau, suite au référendum. Le moyen par lequel nous remettons le génie dans sa lampe est important, pour nous assurer que nous voulons nous rassembler, en tant que nation.

 

Pensez-vous que les tendances nationalistes pourraient s’accroître après le Brexit, parce que la société britannique sera de plus en plus isolée et que tous ses nombreux échanges culturels vont en pâtir ?

Je pense qu’il s’agit d’un danger réel. Beaucoup de personnes qui étaient à la tête de la campagne pour le « Leave » clamaient haut et fort : « Nous ne sommes pas anti-Européens, nous adorons l’Europe, nous nous rendons en Europe pour les vacances, c’est juste que nous n’aimons pas l’Union Européenne. » En fait, il y avait des internationalistes qui étaient en faveur de cette séparation parce qu’ils avaient du mal avec les structures très strictes de l’UE, ainsi qu’avec ses institutions, mais pas avec l’Europe en elle-même. Mais il est probable que seule une petite partie du camp « Leave » pensait de cette façon. Beaucoup de ses dirigeants appartiennent à l’élite et supposent tout simplement qu’ils ne subiront aucun impact, qu’il soit culturel ou intellectuel, si le Royaume-Uni devait quitter l’UE. Mais ce sera le cas pour le pays. Si le gouvernement voulait vraiment faire ce qu’il disait – c’est-à-dire tirer les meilleures opportunités possibles de ce départ, il serait extrêmement important de maintenir la gratuité du visa pour voyager, d’autoriser la libre circulation des travailleurs et d’essayer de trouver de vraies mesures pour s’assurer que l’on continue à tisser des liens très forts avec nos voisins les plus proches. Une étape importante consisterait à dire : « le Royaume-Uni est l’une des destinations les plus attractives pour les touristes ou les étudiants internationaux. Alors, accueillons-les et acceptons davantage de ces étudiants, notamment. » En ce moment, le Home Office [le Ministère de l’Intérieur] semble si hésitant à permettre aux gens d’entrer dans le pays, que cela décourage des potentiels étudiants de venir ici ; ce qui réduit encore les possibilités d’échanges culturels.

 

Alors, quelles mesures devraient être mises en place, selon vous, pour dépasser ces tendances nationalistes dans l’UE, en général mais particulièrement au Royaume-Uni ?

Il ne suffit pas de répéter que le racisme est illégal et qu’il est illégal d’encourager la haine raciale. Il faut bien faire comprendre que le racisme, dans nos sociétés, n’est pas acceptable. Un réel problème se pose lorsqu’on veut dépasser cette tendance actuelle des gens qui croient qu’ils peuvent émettre des commentaires insultants… et que ce serait considéré comme acceptable. Si l’on prend en compte Donald Trump, le Brexit, le Front National ou d’autres mouvances d’extrême-droite à travers l’Europe, leurs discours s’apparentent souvent à une rhétorique populiste et anti-immigrés. Les mouvements internationalistes, libéraux de la société sont souvent moins efficaces lorsqu’ils veulent faire entendre leurs idées. Il faut qu’ils sachent utiliser les réseaux sociaux, aussi bien que les populistes et les bigots pour véhiculer des messages d’ouverture et de tolérance. Nous devons trouver un moyen de rendre ce message libéral pertinent pour les parties de la société qui se sentent abandonnées – et de prendre leurs problèmes au sérieux.

 

Interview : Donna Doerbeck

Traduction: Astrid Teytaut-Fizyczack

 

Dr. Julie Smith
University of Cambridge