Vol. 2: Nationalism

Le nationalisme et le Mouvement Identitaire

« L’idéologie des Identitaires est en grande partie influencée par le nationalisme ethnique. »

Prof. Dr. Gudrun Hentges, Université de Cologne

 

Ornés des attributs de la culture de la jeunesse, le mouvement identitaire cherche à remettre le nationalisme au goût du jour. Bien que composé de peu de membres, le groupe s’est affirmé en tant qu’avant-garde de la nouvelle droite en menant, au nom du progrès, des actions spectaculaires. Au cours de son entretien, la politologue Gudrun Hentges nous explique les méthodes employées par la nouvelle droite, ses objectifs, et son arrière-plan idéologique.

 

Madame la Professeure Gudrun Hengtes en tant que politologue, vous vous intéressez, entre autres, au phénomène du nationalisme. Expliquez-nous, pour commencer, ce que le nationalisme signifie pour vous.

Dans un premier temps, je fais la distinction entre nationalisme politique et nationalisme ethnique. Le nationalisme politique attend des citoyens d’un pays qu’ils s’identifient à l’Histoire, à la culture et aux principes importants du pays en question et qu’ils s’assimilent conformément à ces notions. En fin de compte, ce nationalisme politique leur permet d’accéder à une nouvelle nationalité. À l’inverse, le nationalisme ethnique pose une correspondance entre frontières territoriales et ethniques. D’après ce nationalisme, un état national présenterait un caractère ethnique homogène. Les éléments qui ne correspondent pas à cette homogénéité devraient être rejetés en dehors des frontières de l’état national. La France et la Révolution française sont souvent citées comme les exemples types dans l’Histoire du nationalisme politique. En revanche, l’Allemagne est souvent citée comme le modèle du nationalisme ethnique à l’image des représentations du droit du sang et du sol, de la communauté d’origine et de l’homogénéité ethnique.

Quelle réponse ces deux types de nationalisme peuvent-ils apporter à la question suivante : quels passeports un individu peut-il posséder ?

Le nationalisme politique n’exclut pas la possibilité de l’identification et de l’assimilation. Pour autant que l’individu concerné soit consentant, il peut acquérir une nationalité sans que ses origines rentrent en ligne de compte, indépendamment de ses origines ethniques. Dans le nationalisme éthique, la question de la nationalité dépend des origines ethniques. C’est pourquoi on fait la distinction entre le droit du sol (ius soli) et le droit du sang (jus sanguinis). Elle correspond au principe des origines. Ce sont bien entendu des idéaux simplifiés. Dans tous les états nationaux d’aujourd’hui il y a des cas de métissage.

« Concernant la « Mouvance Identitaire », on peut se demander s’il s’agit véritablement d’un mouvement ou bien plutôt d’un phénomène virtuel »

 

Le nationalisme a longtemps été considéré comme une position qui ne pouvait pas séduire la majorité dans les démocraties occidentales. Pourtant, ces derniers temps, nous sommes confrontés non seulement à la montée en puissance des partis d’extrême droite, mais aussi à celle des groupes nationalistes, en particulier des « Identitaires », regroupés sous le nom de « Mouvement Identitaire » (MI). Quel est ce mouvement et que devons-nous comprendre par cette appellation ?

Le terme de l’identité joue un rôle important depuis le début des années 70 dans le contexte de la « Nouvelle Droite », ou plutôt de la « Neue Rechte » allemande. Les activistes populistes ont créé en s’associant au mouvement identitaire un concept clair qui a remporté, au fil des années, un triomphe dans les médias. Il s’agit bien entendu d’une auto-désignation. Les activistes qui ont lancé cette initiative en France, en Allemagne et en Autriche, s’attribuent eux-mêmes l’ambition de former un mouvement. De cette façon, ils utilisent un terme qui rappelle les mouvements sociaux des années 70 et 80. C’est un concept qui a une connotation positive, puisque l’on part du principe que les mouvements sociaux créent un espace de débat autour des disfonctionnements de notre société et sont en mesure de mobiliser la population pour trouver des solutions. Concernant la « Mouvance Identitaire », on peut se demander s’il s’agit véritablement d’un mouvement ou bien plutôt d’un phénomène virtuel, d’un groupuscule qui sait attirer l’attention sur lui à travers des formes d’actions efficaces.

Jusqu’où remontent les débuts de la « Mouvance Identitaire » ?

La « Mouvance Identitaire » est née en France. Le 14 juillet 2002, jour de la fête nationale, un membre de « l’Unité radicale » de l’extrême droite a commis un attentat contre Jacques Chirac. Suite à cet attentat, « l’Unité Radicale » a été interdite, mais par la suite, certains membres se sont alliés à une nouvelle organisation, la « Génération Identitaire », qui a intégré en 2003 le groupe « Bloc Identitaire », lui-même devenu un parti en 2009. En Allemagne, les premiers groupes identitaires ont été fondés en 2012. A cette période la vidéo d’un Français identitaire intitulée « déclaration de guerre » circulait dans les médias et y a suscité un vif intérêt. Ensuite, en décembre 2012, les groupes identitaires autrichiens, italiens, français et allemands se sont rassemblés à Francfort lors d’une rencontre afin de créer un réseau. Les conséquences de cette coopération internationale étaient, à l’époque, totalement floues. Jusqu’alors la « Mouvance Identitaire » était restée un phénomène né sur internet, mais il y a deux ans, les groupes allemands, français et autrichiens se sont organisés pour mener des actions plus importantes. L’exemple le plus marquant est sûrement la campagne « Defend Europe » …

… durant laquelle la MI a navigué jusqu’aux côtes de la Libye sur un navire affrété pour couvrir et documenter les prétendues coopérations entre les passeurs et les ONG spécialisées en sauvetage maritime. Tout aussi sensationnelle était l’occupation de la Porte de Brandebourg à Berlin. Les flashmobs sont aussi appréciées, comme celle qui a interrompu la représentation de la pièce Les protégés (Die Schutzbefohlenen) de Elfriede Jelinek à Vienne. Le déploiement de bateaux, l’occupation de bâtiments et les flashmobs, ce sont des formes d’action que nous connaissons d’avantage des organisations de gauche, comme Greenpeace. Comment cela s’accorde-t-il avec l’activisme de droite ?

En effet, la MI s’approprie un répertoire de formes d’actions que nous connaissons de Greenpeace ou encore du mouvement Occupy. Ainsi la MI concentre une forte attention médiatique. Pour autant, il est nécessaire ici de faire la distinction entre la forme et le contenu de ces actions. Malgré l’appropriation de la forme de la culture protestataire de gauche, ces actions de droite visent un contenu différent, qui est celui des frontières fermées et de l’homogénéité ethnique. Pour finir, cette mouvance poursuit le but de voir des états ethniques nationaux fermés sur eux-mêmes pour regagner la souveraineté prétendument perdue. C’est justement sur cette tension dérangeante entre forme et contenu que les activistes de droites s’appuient : en se servant du corpus d’action de la gauche ils attirent l’attention sur eux.

Cette présence médiatique forte donne l’impression que nous avons à faire à un grand groupe. Est-ce le cas ?

Il est difficile de déterminer la taille de ces groupes. La « Mouvance Identitaire » allemande donne le chiffre de 400 membres qui accordent régulièrement une aide financière. Parmi ces 400 membres, il n’y a cependant qu’une minorité qui est active politiquement. La liste des membres actifs rassemblerait plutôt une centaine de personnes. On compte parmi eux surtout des étudiants de sexe masculins âgés entre 20 et 30 ans. Cela semble relativement peu au premier abord. Cependant nous ne devons pas sous-estimer le fait que ce petit groupe possède une grande force d’attraction et de mobilisation et que ce cercle d’activistes peut s’élargir grâce au caractère spectaculaire des actions menées. Au regard de l’évolution politique actuelle en Allemagne – notamment avec l’arrivée de l’AfD, « Alternative pour l’Allemagne » (parti de droite allemand) au parlement fédéral et dans les parlements des Länder – les conditions structurelles et financières posent un cadre pour la mise en place de cette forme d’activisme dans l’environnement politique des élus.

Aujourd’hui la plupart des politiciens de l’AfD nient toute forme de contact avec la « Mouvance Identitaire ». La question est évidemment de savoir si cela correspond à la réalité.

Le parti AfD ne veut pas reconnaître la proximité avec la MI puisque cette proximité est reliée historiquement à l’extrême droite. L’AfD refuse d’être identifiée à ce mouvement. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas de point de rencontre idéologique et une part de travail en commun. Pour faire la lumière sur cette proximité, il faut mener de plus amples recherches.

Il est étonnant de voir que la MI se dépeint comme une formation inoffensive, lorsque l’on prend connaissance de ses références historiques qui vont jusqu’au terrorisme de droite. Les formes d’actions, le logo et la corporate identity avec lesquels la MI travaille rendent ce mouvement très accessible aux jeunes et créent l’impression d’une sorte de mouvement d’extrême droite antifasciste. En même temps, la distinction par rapport au national-socialisme est en permanence soulignée. Si la MI ne se sent pas appartenir au radicalisme classique de droite, à quelle idéologie se rattache-t-elle alors ?

Il existe une multitude de rapprochements idéologiques possibles. En premier lieu on peut citer la CasaPound italienne. Comme le modèle italien, la MI s’appuie souvent sur l’auteur américain Ezra Pound, un antisémite admiratif du fascisme italien. La MI s’appuie en outre de façon très positive sur les représentants de la Révolution conservatrice : Oswald Splengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt et Armin Mohler. Ce sont des précurseurs des mouvements antidémocratiques qui ont traversé la République de Weimar, ils ont préparé l’arrivée au pouvoir de Hitler par leur idéologie populiste. Par ailleurs, la MI s’appuie également sur les précurseurs de la « Nouvelle Droite française » comme Alain de Benoist. Henning Eichberg est aussi particulièrement important, non seulement parce qu’il a influencé le milieu de la « Nouvelle Droite » avec le concept d’identité nationale, mais aussi parce qu’il a avancé le concept d’ethno-différencialisme. Ce concept a joué un rôle déterminant dans le processus de modernisation et d’intellectualisation de la « Nouvelle Droite ». D’autre part, les « Identitaires » s’identifient aussi à Renaud Camus, un auteur et publiciste français, et font référence à son livre Le Grand Remplacement. Ainsi, on trouve de nombreuses références politiques.

 « l’idéologie des « Identitaires » est pourtant déterminée en grande partie par le nationalisme ethnique »

 

L’ethno-différencialisme justement semble être très important pour la MI. L’ « ethno-différencialisme » – cette notion semble faire écho au multiculturalisme. Qu’en est-il ?

L’ethno-différencialisme part du principe que chaque groupe ethnique doit habiter dans un territoire qui lui a été attribué, pour préserver au sein de chaque territoire une homogénéité ethnique. La MI utilise cette notion comme une formule magique, comme pour suggérer qu’elle n’est pas nationaliste et qu’elle reconnait la multiplicité de différentes cultures coexistantes. Finalement, l’idéologie des « Identitaires » est pourtant déterminée en grande partie par le nationalisme ethnique que nous avons évoqué précédemment. C’est pourquoi ils militent pour un renforcement des frontières nationales et ont pour but de rétablir l’homogénéité ethnique dans les états nationaux européens.

La conséquence de l’ethno-différencialisme serait donc de voir une multitude d’états ethniquement homogènes exister les uns à côté des autres. Par contre ils ne devraient surtout pas se mélanger.

Exactement. Pour forcer le trait, on pourrait aussi parler d’Apartheid, à la seule différence que cela en serait une version déguisée. Le tout est relié à l’idée d’une Europe des patries. En fait, il s’agit de slogans et de paroles qui existent déjà depuis le début des années 80 dans la bouche des représentants de l’extrême-droite au parlement européen : il s’agit du refus de l’Union Européenne et de sa procédure d’unification européenne, alors que la coopération n’est possible que dans le cadre d’une Europe restaurée, c’est-à-dire d’une Europe constituée d’états-nations homogènes.

Vous parlez de restauration. Donc l’impression dominante est certainement celle d’une homogénéité ethnique en déclin dans les états européens. Dans ce contexte la notion de « grand remplacement » est fréquemment utilisée par la « Nouvelle Droite ». Que faut-il comprendre sous cette formule de « grand remplacement » ?

Comme évoqué précédemment, le terme de « grand remplacement » remonte à Renaud Camus. Renaud Camus affirmait que les élites économiques et politiques des états nationaux de l’Europe de l’Ouest suivaient un plan qui consiste à réduire, puis à marginaliser la part de population d’origine européenne au profit de la population immigrée. Des lectures plus précises du livre Le Grand Remplacement de Renaud Camus montrent qu’il s’agit en quelque sorte d’une théorie du complot. Il pense qu’un grand programme se cache derrière les flux migratoires modernes, un programme d’extermination de la population européenne. Cette extermination est mise en œuvre, d’après lui, par les migrants issus des anciennes colonies, auxquels il attribue une soif de vengeance contre les criminels coloniaux des État respectifs. Ils reviennent en boomerang vers l’ancienne puissance coloniale pour évincer la population d’origine.

Mais d’après la définition du nationalisme politique, ne leur est-il pas possible de s’assimiler ? Ou bien, Renaud Camus représente-t-il un nationalisme ethnique, de sorte que les immigrés ne pourront jamais devenir européens, d’un point de vue « biologique » ?

Son cadre de pensée n’examine pas le cas de personnes venant d’un pays subsaharien, qui revendiquent une tradition française et qui s’assimilent à celle-ci pour finalement intégrer cette nation. Camus travaille avec des oppositions binaires : d’un côté l’Occident chrétien les Français, de l’autre l’Islam et les étrangers. Même si Camus ne parle pas d’un racisme biologique basé sur les origines génétiques, il s’agit bien ici d’un nationalisme raciste.

 « il serait illusoire de croire que l’idéologie de la MI est cohérente »

 

D’après cette distinction entre ami et ennemi, l’ami est indubitablement l’Europe, et elle apparaît toujours de façon très homogène. C’est cette même homogénéité que la « Mouvance Identitaire » revendique dans la culture et dans les valeurs européennes. Comment se fait-il que ce mouvement nationaliste européen intervienne en même temps que le rejet du processus d’unification européenne ?

Mis à part l’exception de l’ethno-différencialisme, il est évident que ce sont deux tendances contraires. En même temps, il serait illusoire de croire que l’idéologie de la MI est cohérente. Lorsque l’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles la MI s’intéresse de si près à l’Europe, on en revient sans cesse au même point d’ancrage historique : l’année 732, celle de la bataille de Tours et Poitiers. Charles Martel, arrière-grand-père de Charlemagne, a défendu le territoire des Francs, c’est-à-dire le territoire actuel de la France, contre l’armée des Arabes et des Berbères de la péninsule ibérique. Cette date est associée, dans la mentalité de la MI, au mythe selon lequel Charles Martel, grâce à sa victoire, a empêché la conquête de l’Europe par les Musulmans. Cette bataille est investie d’une valeur symbolique forte, jusqu’à former finalement un mythe fondateur de l’Europe, selon lequel la naissance de l’Europe serait, dès la première heure, un combat du Christianisme contre l’Islam. Donc le rapport positif de la MI à l’Europe s’inscrit dans cette opposition entre ami et ennemi.

Pourtant, à l’époque, il n’existait aucune forme d’homogénéité en Europe qui aurait pu s’opposer fermement à l’Islam. Les états-nations, comme il y en a aujourd’hui, n’existaient pas encore.

Les identitaires ne s’intéressent pas à cette question. Celui qui s’intéresse à l’Histoire reconnait que cette argumentation n’est pas convaincante. Cependant, l’année 732 est instrumentalisée comme date de naissance de l’Europe, bien que ce résultat aille à l’encontre des conclusions historiques.

Mis à part cette date, les symboles jouent également un rôle important. La MI utilise comme logo et comme composante de leur corporate identity un lambda jaune. Quelle signification accorder à ce symbole ?

Ce symbole du lambda est tiré d’un film hollywoodien « 300 », qui met en scène l’histoire de la bataille des Spartiates contre les Perses à Thermopyles en 480 av. JC. L’armée spartiate portait le lambda sur ses boucliers, c’est la onzième lettre de l’alphabet grec. En s’appropriant ce symbole, les « Identitaires » voulaient rendre clair, qu’ils considèrent la bataille des Grecs contre les Perses comme un moment positif situé aux origines de l’Europe. En même temps, ils inscrivent leur activisme anti-migration dans le temps et dans l’espace en en remontant aux traditions des Spartiates.

Dans ce cadre, le titre « Defend Europe » insuffle de la peur puisqu’il confère aux bateaux des migrants sur la mer Méditerranée le rôle du conquérant violent.

Il n’y a pas encore de nouvelles informations sur cette action que nous ne nous devrions pas pour autant taire ici. Il y a eu, pendant l’été 2017, pour la première fois un contact intensif entre la MI des pays européens occidentaux et la « Alt-Right » la Nouvelle Droite américaine. Cela a d’ailleurs aboutit à un travail transnational au niveau de la campagne de crowdfunding. L’action « Defend Europe » n’aurait certainement jamais vu le jour si le mouvement Alt-Right et l’extrême-droite n’avaient pas participé. David Duke, un activiste important de l’extrême-droite et ancien « Grand Wizard » du Ku-Klux-Klan a ouvertement appelé à soutenir la campagne « Defend Europe ». Il a été démontré que la MI était capable de créer des alliances de ce côté-là. Dans le cadre d’une collaboration avec la « Alt-Right », la MI, tout d’abord un mouvement européen, pourrait devenir, dans les prochaines années, un phénomène transnational, c’est ce qui représente à mes yeux un danger réel.

Interview: Jonas Hermann

Traduction: Charlotte Boschen

 

 

Prof. Dr. Gudrun Hentges
Université de Cologne