Vol. 2: Nationalism

Le nationalisme et le langage de droite


« La rhétorique de droite cherche souvent à polariser. »

Interview avec Prof. Dr. Fabian Virchow, Centre de recherche sur l’extrémisme de droite et le néonazisme à l’Université des sciences appliquées de Düsseldorf

 

« Presse mensongère », « peuple » — peut-on dire que ces termes appartiennent au vocabulaire de la droite ? Dans son entretien avec le magazine 42, Fabian Virchow, chef du département de recherche sur l’extrémisme de droite de l’institut universitaire de Düsseldorf, interroge l’existence d’un vocabulaire de l’idéologie de droite et explique comment les acteurs politiques de droite mettent la langue au service de leur conception du monde.

 

 

Monsieur le Professeur Virchow – nous vivons une résurgence des acteurs politiques de droite – que ce soit Viktor Orbán, Marine Le Pen, Geert Wilders ou Frauke Petry. Tout d’abord, quelles en sont les raisons, à votre avis ?

Il est difficile de généraliser car il y a un grand nombre de sociétés concernées ; s’il y a quelque chose en commun, ce serait, d’une part, la perte de confiance dans le système politique établi, en particulier les partis et les gouvernements. Cette perte de confiance a été alimentée dans certains pays par des pratiques de corruption à l’encontre de membres de ce qu’on appelle la classe politique. Cependant, cette désaffection à l’égard des structures démocratiques, des processus et des institutions de la démocratie bourgeoise, est souvent aussi évidente dans le taux de participation électorale nettement plus faible dans les quartiers qui restent en marge. Le faible taux de participation est souvent l’expression d’une abstinence politique. En revanche, le nombre de votes dans les quartiers les plus riches est nettement supérieur à la moyenne.D’autre part, il est question du rejet d’une forme spécifique de modernisation, ou pour le dire d’une façon moins normative : du rejet d’un développement social qui a provoqué des changements significatifs au cours des dernières décennies, que ce soit en termes de composition de la population résultant des processus de migration ou en ce qui concerne la visibilité – immédiate ou relayée par les médias – de la pluralité religieuse, ou que ce soit une acceptation élargie de la sexualité, des arrangements relationnels et familiaux, qui ne sont pas conformes à la matrice hétéronormative.

Ce sont donc des processus de changement dans la société qui fournissent un terreau pour l’idéologie de droite ?

Le rejet de ces développements – ou même le scepticisme et l’incertitude à leur égard – peut être trouvé dans des conditions spécifiques de la culture politique d’un pays. Cependant, le rejet peut également devenir plus visible avec l’apparition de nouveaux acteurs politiques (des partis), avec des événements s’intensifiant à court terme ou des événements induits de l’extérieur tels que ce que l’on connaît sous le nom de crise des réfugiés. Il s’agit donc souvent de sociétés qui sont encore fortement tributaires des idées d’homogénéité ethnique, ou dans lesquelles des anciens groupes sociaux défendent leurs positions de pouvoir et de privilège contre les acteurs politiques motivés par une plus grande égalité. En outre, il existe d’autres facteurs, dont certains peuvent avoir un poids considérable, telle que la dévaluation des hauts faits et de la vie d’anciens citoyens de la RDA, dont on se souvient d’une génération à l’autre. Cela peut conduire à la distanciation et à la dévaluation des acteurs politiques établis.

Est-ce que l’économie et le changement des conditions de vie qui y est associé jouent un rôle pour les personnes touchées ?

À mon avis, les crises économiques ne sont pas un prédicteur immédiat de l’avancement des partis de droite, notamment parce qu’il existe un certain nombre de contre-exemples. Par exemple, il y a des États économiquement prospères qui ont encore des partis de droite extrémistes ou populistes forts, ainsi que des sociétés avec un chômage (de la jeunesse) persistant, mais où il n’y a pas d’acteurs puissants de l’extrême droite, comme l’Espagne ou le Portugal.Néanmoins, une partie de ceux dont le statut social et économique est ébranlé par la mondialisation néolibérale et le changement structurel, ou qui ont l’impression subjective qu’ils ne contrôlent pas leur propre vie, cherche une solution dans les concepts sociaux qui promettent la solidarité d’exclusion. Le groupe « nous » traite (ou veut traiter) préférentiellement les membres du groupe propre par rapport aux revendications des « autres ». Le sentiment de perte de contrôle sur sa propre vie découle également de la délocalisation croissante des responsabilités décisionnelles au profit d’organismes supranationaux tels que la Banque centrale européenne (BCE).Cependant, une analyse précise doit également voir les détails, comme la signification de la religion et de l’Église, par exemple en Pologne. Le profil politique des partis et mouvements respectifs de droite montre également des différences considérables, par exemple dans l’orientation de la politique étrangère – transatlantique ou pro-russe –, dans la politique économique et sociale ou dans l’étendue des références positives aux traditions autoritaires d’avant-guerre et d’entre-deux-guerres.

« Ce qui est certain, c’est que les acteurs de droite cherchent à influencer la signification et l’interprétation des termes en les chargeant d’associations spécifiques et en invoquant des images »

 

Pendant la campagne électorale, l’AfD a utilisé des formules et des slogans tels qu’ « Überfremdung »  (Note Du Traducteur : en français on pourrait traduire cette formule par les termes « submergé » par « une immigration excessive ») et « völkisch ». (NDT : Le mot « völkisch », emprunté à l’idéologie nazie, définit un peuple comme un ensemble de personnes de même race ; dans la suite du texte il sera traduit par « ethno-national »). Le slogan du parti pour la campagne électorale de 2017 était « Allemagne, aie confiance en toi ». Le Front National fait sa publicité avec le slogan « préférence nationale ». Il semble y avoir un vocabulaire idéologique de droite, ou un langage de droite. Quelles en sont les caractéristiques ?

L’existence d’un langage de droite est assez controversée. Ce qui est certain, c’est que les acteurs de droite cherchent à influencer la signification et l’interprétation des termes en les chargeant d’associations spécifiques et en invoquant des images. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Même dans la République de Weimar, les représentants de la droite anti-démocratique, comme Carl Schmitt, ont défendu la maxime selon laquelle le contrôle du langage d’une population est la condition préalable à la domination du peuple. Götz Kubitschek de l’Institut de la politique d’État d’extrême-droite, par exemple, fait appel à cette perspective lorsqu’il exige que les concepts soient affinés et que les opposants politiques soient identifiés et caractérisés. En conséquence, l’extrême-droite et la droite populiste visent, d’une part, à donner plus de signification sociale à certains concepts et idées, tels que les termes « réussite » ou « tradition ». D’autre part, il s’agit également de relier des termes généralement positifs tels que « liberté » ou « solidarité » avec des connotations et des associations ethno-nationales et de les rendre plus fortes. Cependant, ces termes ne deviennent pas un langage de droite en tant que tel.

Y a-t-il d’autres caractéristiques du langage de droite ?

Oui, il y a aussi des inventions de termes telles que « Verausländerung » (NDT : qui exprime l’idée que l’immigration considérée comme excessive apporte un changement négatif dans le pays d’arrivé) que l’on peut très probablement considérer comme appartenant à un langage de droite. En utilisant de tels termes, les développements sociaux sont interprétés d’une manière spécifiquement négative qui va « droit au but ». Je ne peux pas imaginer un contexte dans lequel un tel concept puisse perdre son caractère idéologique. Des termes tels que « völkisch » (ethno-national) expriment des idéologèmes, eux-mêmes faisant partie d’une idéologie, de l’interprétation mondiale de ce spectre politique. En raison de leur lien avec la politique national-socialiste de la race et de l’extermination, ces termes ont souvent disparu de l’usage quotidien du langage : l’extrême-droite et la droite populiste travaillent alors vers la réhabilitation de ces termes ; d’autres termes sont encore assez communs, comme le mot « Überfremdung », qui a été récemment utilisé par un présentateur de talk-show éminent sans aucune trace de distance vis-à-vis de l’idéologie de droite.

« La parole de droite tire profit du fait qu’il est commun dans la société de penser en stéréotypes  et en visions simplifiées du monde. »

 

Pourquoi le langage de droite fonctionne-t-il, et pourquoi a-t-il autant d’effets ?

La parole de droite tire profit du fait qu’il est commun dans la société de penser en stéréotypes et en visions simplifiées du monde. Cela peut être un soulagement subjectif. La parole de droite se fonde donc souvent sur la représentation commune que se fait la population des événements ou des conditions sociales.La rhétorique de droite cherche souvent à polariser. Elle se présente comme un briseur de tabous qui ose dire ce que les autres veulent dissimuler. C’est le grand geste qui, cependant – dans des régimes réellement autoritaires – vit de l’exagération des conséquences négatives possibles du discours libre. La parole de droite vit aussi de la provocation, qui d’une part doit produire un moment de révolte, d’autre part suit ou sert la logique de l’attention des médias. Et enfin, les exagérations, l’unilatéralité et parfois même simplement les inventions – par exemple en matière de taux de criminalité des réfugiés ou de violations concrètes des droits – servent à créer un sentiment de peur et donc une augmentation du désir de clarté, d’ordre, et d’autorité. A cet égard, la parole de droite fait également référence aux structures autoritaires et tente de les mobiliser.La rhétorique de droite simplifie et stéréotype ; elle produit par exemple des images de l’ennemi en personnifiant des problèmes sociaux – se rapportant à des groupes, ou à des individus, comme notamment la chancelière allemande récemment. La juxtaposition de « eux » et de « nous » sert aussi à faire croire que les orateurs de droite, en faisant étalage de leur manque de respect, sont de possibles sauveurs providentiels.

Le vocabulaire et le langage de droite sont-ils cryptés ? N’éviteraient-ils pas de dire ce qu’ils veulent vraiment dire, pour ne pas trop dévoiler dans leurs discours leur appartenance à la droite ?

Je ne partage pas l’impression que beaucoup de mots soient cryptés. Cela peut être partiellement vrai pour le discours antisémite qui parle des « centres de pouvoir sur la côte Est des États-Unis », mais qui reprend en réalité une histoire de conspiration antisémite des « Juifs riches (et influents) ». Cependant, j’observe avant tout ces dernières années – et surtout avec le nombre croissant de personnes en quête de protection – une désinhibition de la langue et une utilisation plus fréquente et plus offensive de termes péjoratifs.

Quels termes péjoratifs sont souvent utilisés en Allemagne ?

La « Lügenpresse » (« presse mensongère ») n’est qu’un exemple qui s’accompagne d’un nombre croissant d’hostilités et d’agressions physiques contre des journalistes. Sur internet, il y a beaucoup de fantasmes pour l’extermination des personnes considérés comme « différentes » et « étranges », ou de ceux qui s’engagent pour une « culture de bienvenue ». On pourrait également nommer comme exemple les menaces d’agressions sexuelles contre les chercheuses sur le genre.

Toujours à ce sujet, des termes comme « presse mensongère » ou « Gutmenschen » (NDT : terme désignant des personnes soi-disant bien-pensantes) ont trouvé leur place dans le langage allemand quotidien. S’agit-il d’une stratégie délibérée de la droite ou d’un effet secondaire du débat sur la droite ?

Non, c’est une tentative délibérée qui vise à s’approprier des concepts et à conquérir le pouvoir d’interprétation dans les discours sociaux. La droite extrême et populiste s’attelle à cette tâche depuis longtemps. Les termes que vous citez ont pour fonction de dénoncer opposants politiques et citoyens solidaires et d’attaquer leurs positions. La lecture régulière des publications de droite fait émerger une multitude de textes traitant de questions de politique linguistique. Les forces sociales libérales et de gauche sont accusées de vouloir changer la société à travers le langage – pensez à l’allégation du « politiquement correct » par exemple. Cependant, c’est en réalité la droite extrême et populiste qui se comporte de cette manière.

L’AfD et les autres partis de droite comptent sur la « division » de la société. « Nous contre vous » ou plutôt « vous contre nous » – quel rôle joue le langage dans ce contexte ?

Le langage est essentiel ici car il constitue un élément important de la communication interpersonnelle. A cet égard, les concepts et les images (linguistiques) sont utilisés pour discuter l’évaluation des développements sociaux, la reconnaissance des interlocuteurs légitimes, les idées jugées nécessaires et appropriées – et aussi la question principale de l’appartenance. Les questions d’affiliation et de reconnaissance peuvent être comprises linguistiquement selon différents critères. Le racisme classique de supériorité parle de « race » ou « d’ethnicité », qui sont alors liés à certains traits physiques et à certains traits de caractère. Cependant, parce que contrairement aux assertions faites par des racistes, ces caractéristiques ne sont pas (et ne peuvent pas être) directement perceptibles, il doit y avoir des marqueurs qui montrent à chacun qu’une personne appartient à un groupe particulier stigmatisé comme « les Autres ». C’était aussi une des fonctions de ce qu’on appelle « l’étoile jaune ». Ce symbole n’aurait pas pu remplir cette fonction sans être intégré dans le discours correspondant d’exclusion et de dévaluation.

Cependant le racisme qui s’exprime verbalement est souvent plus subtil. Quelles images linguistiques utilise cette rhétorique ?

Dans le racisme culturaliste, les caractéristiques et les attributions qui ont à voir avec la culture et la religion sont mises en évidence. Dans de nombreux cas, celles-ci sont quasiment naturalisées. Mais elles sont également associées à d’autres charges, telles que la productivité des groupes sociaux. Par conséquent, je suis convaincu que cette perspective de compréhension de la politique de la droite extrême et populiste est encore sous-estimée. Car celle-ci instrumentalise souvent l’image du « peuple qui travaille dur » et qui est privé du rendement de son travail, à cause d’une part, des « élites corrompues », et d’autre part, à cause des « sous-classes paresseuses », qui sont, au choix, les Sintis et les Roms, les réfugiés, les sans-abris et chômeurs de longue durée, mais aussi « les Grecs fainéants ». Cette juxtaposition démagogique, c’est-à-dire pleine de haine politique, est hautement compatible avec la pensée et la perception quotidiennes et se rattache à d’autres figures de la pensée, comme dans le populisme criminel, où les sous-classes sont marquées comme dangereuses, et où le « citoyen respectueux des lois » doit se protéger contre elles, si nécessaire par ses propres moyens.

« La droite pense « en peuples » »

 

Entrons dans le détail : le terme « peuple » a joué un grand rôle dans la campagne électorale de l’AfD. En 2016, dans la ville de Clausnitz en Saxe, des militants de droite ont attaqué des réfugiés qui voulaient descendre d’un bus en criant : « Le peuple, c’est nous ! ». Que veulent-ils dire par « peuple » et comment utilisent-ils ce terme ?

Le « peuple » est un concept principal de la droite politique, en ce sens qu’il renvoie au cœur de leur croyance, à savoir l’hypothèse qu’il existe des collectivités dont les membres sont liés par l’origine, l’Histoire, la langue et l’espace d’une telle manière spécifique qu’ils peuvent être clairement distingués d’autres collectivités. La droite pense « en peuples », comme le disait un de leurs théoriciens. La droite ne pense donc pas en individus ou en classes sociales – ce seraient d’autres façons d’organiser l’ordre social. Selon leur logique raciale, les peuples sont des sujets actifs et doivent rivaliser avec d’autres nations – économiquement, territorialement, culturellement et, si vous voulez, bio-politiquement. Cette dernière logique renvoie alors aux questions de migration, mais aussi aux questions du contrôle des naissances. Telle est la tendance générale du best-seller de Thilo Sarrazin : dans cette perspective, les peuples sont alors capables de survivre si « l’influence étrangère » reste aussi faible que possible.L’hypothèse nationaliste a historiquement produit de nombreux termes tels que « Volkheit » (NDT : « peupleté ») ou « volkstreu » (NDT : fidèle au peuple). Ces termes sont moins courants aujourd’hui. L’AfD a également demandé à plusieurs reprises que le concept de « völkisch » (ethno-national) soit réévalué. C’est un concept central pour le NPD.

42 : Et comment ce qui apparaît comme un « cri de guerre » s’inscrit-il dans cette conception ?

Dans le slogan « Nous sommes le peuple » résonne certes la démarcation avec les « Autres », mais surtout, il crée une opposition entre « le peuple » et l’élite politique et médiatique. En ce qui concerne ces deux groupes, on prétend qu’il s’agit de groupes homogènes, caractérisés par des comportements et des traits qui leur sont propres. Le message est : « Vous, les élites, vous ne nous représentez pas, mais nous sommes la majorité, nous sommes la base que vous devez suivre dans vos décisions. » C’est une conception réduite de la démocratie en ce qu’elle délaisse, en particulier, le rattachement aux droits de l’Homme et aux droits fondamentaux. L’attrait de cette devise est lié, d’une part, au fait qu’elle est très ouverte à l’interprétation au quotidien et qu’elle ne doit donc pas forcément être lue d’un point de vue « ethno-national ». D’autre part, la devise fait référence à une constellation historique spécifique, à savoir les manifestations du lundi en 1989/1990 en RDA. De cet événement, la devise tire sa forte légitimation. Pour certaines personnes qui utilisent cette devise aujourd’hui, elle est associée à l’idée que le système sera à nouveau renversé.

Aux États-Unis, Donald Trump célébrait un succès électoral avec son slogan « Make America Great Again ». Il a également promis qu’il « assécherait le marais » c’est-à-dire les institutions selon lui corrompues de Washington (« Drain the swamp »). Le langage est-il différent d’un pays à l’autre ou existe-t-il un code universel que les partis de droite adoptent ?

Les idéologies de base et les expressions linguistiques sont souvent très similaires, car d’un point de vue nationaliste, il s’agit toujours de donner la priorité à son « propre peuple » ou à sa « propre nation ». On peut observer à maintes reprises que des formulations spécifiques sont adoptées d’un contexte national à un autre. Ainsi, l’expression « le grand remplacement » vient d’un auteur de l’extrême droite française, mais a également trouvé sa place dans des textes en Allemagne. Parallèlement, les termes sont également liés aux différents contextes historiques des pays respectifs. Les références destinées à soutenir l’allégation du « grand remplacement » doivent, pour les personnes issues des sociétés respectives, faire partie de l’interprétation de leurs expériences quotidiennes afin qu’elles puissent être efficaces sur le plan de la propagande.

Les populistes de droite de l’AfD se sont donnés le nom d’alternative. Aux États-Unis, le mouvement « Alt-right » se renforce et a pris le même nom d’alternative, terme classique de la gauche en politique. Pourquoi la droite adopte-t-elle ce langage ?

Il est vrai que dans le passé, le terme d’ « alternative » peut avoir été largement utilisé par la gauche – pensez à la « Liste Alternative de Berlin ». Mais ce n’est certainement pas un terme véritablement de gauche, donc il est ouvert à l’interprétation. La droite l’a adopté dans une situation où les partis ont peu différé sur de nombreuses questions politiques et où les décisions concrètes des gouvernements d’alors – en particulier quant à la politique de sauvetage de l’euro – ont été décrites comme étant sans alternative. Cela a irrité une partie considérable de la population ; par conséquent, l’AfD a décidé d’inclure le terme dans le nom du parti. Le prédécesseur immédiat de l’AfD s’appelait déjà « Alternative pour les élections de 2013 ».

 

À votre avis, la transmission dans la langue de tous les jours d’un vocabulaire avant tout utilisé par les acteurs politiques d’extrême-droite constitue-t-elle une menace pour la société ?

Tout d’abord, il est important de se rappeler que le langage et les concepts structurent et influencent la perception et la pensée. Indirectement, ils influencent souvent les actions. Si l’on suit la théorie de l’acte de langage, parler est aussi, pour simplifier, une action qui influence la réalité sociale. Si l’on parvient ainsi à introduire un vocabulaire de droite dans les discours de la société, ou même à relier des mots supposés d’une grande valeur et censés inspirer des émotions positives, comme la « liberté », à des interprétations de droite, le champ des significations est alors déplacé et les contenus démocratiques repoussés.

Comment une société démocratique peut-elle identifier ce langage de droite et que peut-elle faire pour s’y opposer ?

Cela peut être contrecarré au moyen de la sensibilité linguistique. Cela signifie qu’au-delà des théories réductrices de la manipulation, nous devons prendre conscience de la puissance du langage ; nous devons visualiser l’historicité de certains concepts et les stratégies linguistiques de la droite. Il faut également éviter les termes qui transmettent explicitement ou implicitement des images négatives ou qui consolident les stéréotypes lorsqu’ils sont inappropriés. Enfin, je souhaiterais affirmer avec Judith Butler que la responsabilité du locuteur n’est pas de réinventer le langage, mais de manier l’héritage de son utilisation, qui limite ou rend possible les discours actuels.

Interview : Martin Böhmer

Traduction: Anja Engelke

 

 

Prof. Dr. Fabian Virchow
Chef du département de recherche sur l’extrémisme de droite de l’institut universitaire de Düsseldorf