Vol. 2: Nationalism

Le nationalisme dans l’Histoire contemporaine

« C’est vraiment à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans que se met en place une réflexion pragmatique : qu’est-ce qu’un État moderne ? »

Interview avec Prof. Dr. Marie-Thérèse Mourey, Sorbonne-Université

 

Quiconque s’intéresse à l’Histoire de l’état-nation allemand tombe inévitablement sur la célèbre phrase : « Au commencement était Napoléon. » Cependant, avant que l’Allemagne n’entre dans cette phase si décisive de son Histoire nationale, le pays existait sous la forme d’une entité politique unique en son genre : le Saint-Empire Romain Germanique. La professeure Mourey explique dans son entretien avec le magazine 42 en quoi cet empire se distingue de toutes les nations qui se sont construites au cours du XIXième siècle et dans quelle mesure il peut être considéré comme précurseur de l’état-nation allemand moderne.

 

Dans quelle mesure les notions de « nationalisme » et de « nation » s’appliquent-elles à la période historique à laquelle vous vous intéressez principalement ?

La notion de « nation » peut s’appliquer à la période de la Première Modernité − c’est ce qu’on appelle en allemand la « Frühe Neuzeit » (qui s’étend de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution française) − mais dans une acception bien différente de celle qui prévaut actuellement. Et pour le terme de « nationalisme », il ne doit être employé qu’avec une très grande prudence et une grande réserve, et dans un contexte tout à fait particulier.

Que veut dire le terme de « nation » aux XVIe et XVIIe siècles dans « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation », le Saint-Empire romain germanique ?

Deux remarques: le terme de nation lui-même a connu un glissement sémantique au fil du temps. À l’origine, le terme latin de natio-nationes désignait les nations étudiantes, qui se regroupaient à l’étranger − donc des expatriés − dans des universités et des académies. Ils se regroupaient selon des affinités linguistiques, culturelles, et parfois aussi selon des origines géographiques communes. Dans les universités médiévales, les étudiants étaient regroupés et inscrits officiellement selon leur appartenance à une nation ; et si on se réfère au territoire français actuel, il y avait à l’époque la nation picarde, la nation normande, la nation gauloise et même, je crois, une nation auvergnate.  Les nations existaient aussi − c’est un cas un peu particulier − lors des conciles, c’est-à-dire qu’il y avait des regroupements selon des caractéristiques communes pour empêcher la prédominance trop grande des prélats italiens. Quant au terme de « Deutsche Nation » dans l’expression « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation », il apparaît dans la dénomination du Saint-Empire à partir de la fin du XVe siècle. On trouve les premières mentions autour de 1470-1475 et le terme est fixé en 1512 dans ce qu’on appelle un « Reichsabschied », un recès d’empire à la diète de Cologne. Cet acte de loi fixe le fait que désormais l’Empire est à la fois l’Empire Romain − héritier de l’Empire Romain −, et Saint-Empire parce que c’est un empire chrétien et de nation allemande. Dans le Saint-Empire, le terme de « nation allemande » est inclusif : il va donc inclure des gens qui aujourd’hui font partie de l’Allemagne − des Bavarois, des Souabes − mais aussi des gens de la Bohême, qui aujourd’hui est rattachée à la République tchèque, de la Hongrie, de la Silésie, qui depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale est rattachée à la Pologne, et même de pays scandinaves. On voit donc bien que le terme de nation désignait l’appartenance à une communauté ou à un collectif qui se définissait essentiellement par la langue, par des actes artistiques, culturels, des coutumes, des lois coutumières, éventuellement par l’appartenance à une ethnie. Et, au fil du temps, le terme de « nation allemande » a fini par désigner les territoires allemands du Saint-Empire et leurs habitants. En tout cas, ce qu’il faut retenir c’est que le terme de « nation » n’est pas identique aux nations politiquement et étatiquement constituées, qui sont issues pour la plupart de l’épisode Napoléon et du XIXe siècle.

 

Y-a-t-il des mobiles politiques qui ont fait que l’on se déclare « Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation » ? Pourquoi ce moment précis, au tournant du XVe au XVIe siècle ? 

Parce que c’est le fruit d’un long processus de recomposition du pouvoir impérial, mais aussi de luttes avec la papauté, qui elle-même était divisée. Il y avait eu une période où il y avait deux papes, un à Avignon, un à Rome, et à la suite de cet épisode, il y  eut une recomposition politique de l’Empire. Il faudrait y ajouter les effets de la conquête de Constantinople, la capitale de l’Empire Romain d’Orient, par les Ottomans en 1453. Et puis au début du XVIe siècle on est très proche de l’arrivée sur scène de Martin Luther, qui entraîna une grande épreuve de force entre les pouvoirs centraux et les pouvoirs régionaux, mais aussi entre le pouvoir impérial et le pape, puisque traditionnellement le pape affirmait qu’il avait une suprématie sur l’Empereur. Luther a d’ailleurs récusé cette thèse, étayée par le texte de la donation de Constantin, qui s’est révélé être un faux. Il a ainsi pu réclamer que l’empereur rétablisse son plein pouvoir et refuse d’être sous la coupe du pape.

 

Quelle est la différence entre « nationalisme » et « patriotisme » et à laquelle des deux notions faut-il s’en tenir pour parler du Saint-Empire ?

Le patriotisme désigne l’attachement à une communauté, une patrie qui ne coïncide pas avec une construction étatique et les Allemands connaissent bien la différence entre « Heimat » et « Vaterland ». « Vaterland » c’est le pays des pères, et cela coïncide beaucoup plus avec une entité politique, qui porte certaines valeurs mais aussi une organisation de l’Etat, de la société, une législation. « Heimat » par contre c’est plutôt le pays dont on est originaire et auquel on demeure attaché, et ce pays peut être une communauté régionale, intellectuelle, confessionnelle etc. Le concept de patriotisme me paraît alors plus pertinent pour désigner des appartenances singulières au sein d’un Saint-Empire qui est extrêmement fractionné ou morcelé. Il y a un terme qui apparaît toujours quand on parle du Saint-Empire, c’est la « Territorialzersplitterung », qui signifie que le Saint-Empire était morcelé en de très nombreux États – au sens large du terme, une entité territoriale – qui chacun revendiquait une identité particulière. Quand il s’agit de considérer le Saint-Empire dans le concert des autres États européens, pour se démarquer de l’autre, de l’étranger, que ce soit de la France, de la Pologne, de la Russie ou d’autres pays, on peut parler de nationalisme, mais sous réserve et dans certains cas.

« Du côté du Saint-Empire on fait face à un extrême morcellement et des disparités, qui peuvent être source de richesses culturelles, mais qui entrainent des faiblesses économiques, financières, administratives etc. »

 

Vous avez déjà évoqué la différence entre la France et l’Allemagne, ainsi que la différence entre la « Heimat » et le « Vaterland ». A quoi ressemblait la construction politique du Saint-Empire en comparaison avec le royaume français ? 

J’ai parlé tout à l’heure de la « Territorialzersplitterung », le morcellement territorial, mais il y a une autre expression qui est souvent évoquée pour désigner la spécificité du Saint-Empire. Cette expression est due à un juriste du XVIIe siècle, Samuel von Pufendorf, qui qualifiait le Saint-Empire de « corps irrégulier et monstrueux ». Le terme de monstrueux ne signifie pas une indignation d’ordre moral, mais signifie que la structure politique du Saint-Empire ne correspond à aucune des catégories et à aucun des modèles de configuration connus et établis par Aristote. C’était donc un modèle à part. Si on veut simplifier, le Saint-Empire ressemblait davantage à une confédération d’États. Il y avait donc un nombre démesuré d’entités étatiques, de valeurs politiques et d’importances très diverses, avec de très grands États, comme l’Etat libre de Bavière. Mais il y avait aussi de tout petites principautés, qui ont disparu ; on les appelle en allemand « Duodezfürstentümer » (du format d’un petit livre). Il y avait de petites principautés, mais il y avait aussi des villes libres qui étaient très importantes. C’est le cas par exemple de la ville de Hambourg, ou de la ville de Augsbourg. Il y avait aussi ce qu’on appelle « die Stände » (en français : les états), qui étaient des corps constitués de structures politiques, qui faisaient souvent office de contre-pouvoir au prince, au corps central. Cette confédération de multiples états tenait absolument au particularisme. Ce particularisme était en outre doublé d’une hostilité résolue envers tout ce qui pouvait paraître comme une contrainte centralisatrice, ce qui donnait lieu à de perpétuelles négociations. Ainsi, la caractéristique de décentralisation et de morcellement territorial ou de diversité territoriale, pour utiliser un terme un peu plus mélioratif, peut être considérée comme positive sur le plan de la diversité, notamment culturelle. Si on regarde tout ce qui s’est passé dans le Saint-Empire romain germanique sur le plan culturel, il y a une très grande richesse de toutes les manifestations culturelles, la littérature, la musique, la peinture etc. Cette diversité est liée au fait que chaque entité territoriale politique a pu développer des formes d’expression particulières.

 

Et le revers de la médaille ?

Cela s’est évidemment avéré négatif en termes d’efficacité administrative, économique et commerciale. Pensons par exemple au nombre de douanes que devaient franchir les biens avant d’arriver d’un endroit à un autre ; à l’efficacité financière pour la levée de l’impôt, ou encore au manque d’unité des systèmes de poids et de mesures. En effet, quand on passait d’un pays à un autre il n’y avait pas la même monnaie, ni les mêmes mesures. Evidemment pour la France, Napoléon a très vite compris que c’était là un obstacle à la dynamique de modernisation et de développement économique du pays. Cette diversité a aussi eu des conséquences désastreuses sur le plan militaire.  Étant donné qu’il n’y avait pas de politique militaire commune, ce qui aurait supposé des moyens financiers indispensables, les négociations entre l’Empereur et les différents princes dont certains étaient passés au protestantisme étaient extrêmement dures. Or, les Ottomans constituaient un péril tout à fait réel et récurrent puisqu’ils firent des ravages du côté de Vienne et la Hongrie. D’abord au milieu du XVIe siècle, vers 1523-25 ; puis en 1663 et en 1683 quand ils étaient aux portes de Vienne et que l’Empereur  lui-même s’enfuit. Ils constituaient donc une menace grave. Et puis il ne faut pas oublier la politique expansionniste de la France et de Louis XIV, qui a finalement réussi à reprendre des villes d’Alsace. En fait, cette absence d’unification a mené au fil du temps à une réflexion sur la nécessité de disposer de moyens permanents pour mener des guerres défensives d’abord, offensives ensuite. Et sur la nécessité de mener des guerres, qui implique la nécessité d’avoir une armée, donc des finances, donc une administration. Il s’agit donc d’une réaction en chaîne de modernisation. Celui qui a très bien compris ces nécessités, c’est évidemment Frédéric II de Prusse.

 

Y avait-il d’autres différences politiques ?

On peut aussi constater que le Saint-Empire n’était pas une monarchie héréditaire : c’était une monarchie élective. L’Empereur était élu par sept princes électeurs, les « Kurfürsten », et le système avait été fixé en 1356 par Charles IV et par la Bulle d’or. On avait donc fixé le fait que l’Empereur était élu par sept princes, pas un de plus ni un de moins. Et évidemment le problème est qu’au moment où la Bulle d’or a été fixée, les princes étaient tous catholiques. Entretemps, avec la Réforme de Martin Luther, certains princes sont passés au protestantisme On peut donc dire que le fait que la monarchie soit élective accroît le risque d’instabilité politique, ce qui fut une des raisons du déclenchement de la Guerre de Trente Ans. En effet, les états de Bohème, « die Stände Böhmens » avaient d’abord élu le Habsbourg Ferdinand, avant de le déposer pour en élire un autre, qui était le prince électeur calviniste du Palatinat. Il aurait donc disposé du pouvoir d’élire l’Empereur, ce qui aurait fait basculer la majorité, et ça, c’était inacceptable. Voilà le point nodal qui a déclenché la Guerre de Trente Ans. Les inconvénients et les avantages sont donc assez bien marqués. Du côté du Saint-Empire on fait face à un extrême morcellement et à des disparités, qui peuvent être sources de richesses culturelles, mais qui entraînent des faiblesses économiques, financières, administratives etc.

 

Et du côté du royaume français ?

On y voit une centralisation beaucoup plus forte, qui évidemment implique que tout le monde se soumette à « un roi, une foi, une loi », mais qui fait peu de cas des différences et des particularismes locaux. Du côté germanique, l’Empereur possédait une primauté essentiellement en raison de son rôle de régulation des institutions, mais son pouvoir réel était très limité et très contesté. Il a été mis à mal d’abord avec les suites de la Réforme et par l’abdication de Charles Quint, qui était un aveu d’échec. Ensuite il a été mis à mal par la Guerre de Trente Ans. Après cette guerre, lafonction impériale a regagné en prestige jusqu’à la dissolution du Saint-Empire en 1806. C’est d’ailleurs à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans que le renforcement du pouvoir impérial est souvent qualifié d’absolutiste. « Absolutisme » est un terme souvent utilisé pour désigner la France et notamment celle de Louis XIV. Pourtant Léopold 1er va mener en grande partie une politique tout à fait identique, ce qui va bien sûr contribuer à la restauration du prestige de l’Empereur. En comparaison, le royaume de France avait fait beaucoup plus tôt l’objet d’une unification et d’une centralisation des structures administratives, financières, linguistiques aussi. Il y a même une forme d’armée permanente qui avait été créée durant la Guerre de Cent Ans. On voit donc que cette stratégie durable avait été mise en œuvre avec conséquence, et que le processus de centralisation et de création d’un pouvoir central fort remonte à bien plus loin en France qu’en Allemagne.

 

Vous parliez de la menace que représentaient les Ottomans, et de la nécessité de s’unir face à cette menace. Pourrait-on dire que « nationalisme » ou « identité nationale » sont liés à une certaine hostilité ou une méfiance à l’égard des nations voisines ?

Dans le cas que je viens d’évoquer, il est clair que l’hostilité se dirige contre les Ottomans, c’est-à-dire contre des non-chrétiens, des infidèles ; et c’est la raison pour laquelle à l’intérieur du Saint-Empire il peut y avoir des accords qu’on peut qualifier d’opportunistes. Des accords de circonstance parce qu’on s’aperçoit du danger que constituerait la conquête, par un peuple musulman, d’une nation chrétienne, avant d’être allemande, et donc supérieure. Mais ça se complique du fait que le roi de France François 1er s’est allié avec Soliman Ier, le sultan turc, parce que son ennemi était évidemment les Habsbourg. C’est quelque chose qui a énormément choqué. Comment un prince chrétien pouvait s’allier avec un musulman contre un autre prince chrétien ? Il y eut donc une reconfiguration des identités, qui précisément n’étaient pas nationales au sens moderne du terme, mais d’abord religieuses et confessionnelles, et qui très vite furent marquées par un pragmatisme politique, c’est-à-dire une volonté d’asseoir son pouvoir et de se délimiter par rapport à l’autre.

Le nationalisme comme système de croyance a-t-il remplacé la religion au cours de l’Histoire ou bien est-ce plutôt que la religion a servi de support au nationalisme ?

C’est une vaste question. C’est une époque où les convictions religieuses étaient très globales. Cependant, malgré tous ses désaccords, l’Europe défend une position de principe commune face à un danger qui est globalement identifié comme étant musulman. Au XVIIe siècle il y avait une sorte d’alliance naturelle entre la croyance religieuse, l’appartenance à un système collectif et un Saint-Empire romain qui rassemblait la nation allemande, même si dans la pratique, l’action politique pouvait être menée en étant un peu découplée des principes de la religion. Si on va un peu plus loin, prenons l’exemple au XVIIIe siècle de Marie-Thérèse d’Autriche qui était extrêmement catholique, et même bigote. Cela a souvent posé des problèmes dans la conduite des affaires de l’État face à la menace ottomane. Elle s’opposait à des décisions qui allaient dans le sens d’une modernisation, et en voulait à des personnages qui ne menaient pas une vie moralement aussi irréprochable qu’elle l’aurait souhaité. Marie-Thérèse d’Autriche allait dans le sens d’un refus de la sécularisation ou d’une déconfessionnalisation de la société. Au XIXe siècle, après la chute de Napoléon, il y eut ce qu’on appelle la Restauration, tout un pan de l’histoire allemande que l’on connaît par le biais de l’expression « l’alliance du trône et de l’autel ».   Ce fut vraiment un moment où la religion servit de support au pouvoir politique, afin de restaurer un ordre moral mis à mal notamment par les idéaux libertaires de la France : « liberté, égalité, fraternité ». À une date plus récente, celle du nazisme, la religion chrétienne a fait l’objet d’une manipulation nauséabonde puisqu’il y a eu le mouvement Chrétiens allemands qui a affirmé que Jésus Christ n’aurait en fait pas été juif mais aryen.  Il aurait été une préfiguration de l’Allemand glorieux, c’est-à-dire que l’Église chrétienne serait une Église allemande… De nos jours, il y a de nombreux intellectuels et penseurs enclins à défendre une thèse selon laquelle le nationalisme serait aussi un acte de foi. Un acte de foi dans le sens d’une croyance en un idéal, mais dans lequel l’idéal de la nation serait immanent et remplacerait l’idéal transcendant d’un Dieu.

Dans quelle mesure la Guerre de Trente Ans est-elle comparable aux guerres modernes ? Y avait-il des guerres avant, ou était-ce pacifique ?

 

Non, ce n’était pas pacifique. Il y a toujours eu des conflits, mais ils étaient plus limités. Limités dans l’espace, dans le temps, mais souvent violents. Ce qui a fait la spécificité de la Guerre de Trente Ans, c’est d’abord sa durée extraordinaire ; mais aussi le fait qu’il y ait vraiment très peu de territoires qui ont été épargnés. Même Vienne a été assiégée, même la Bavière a été touchée. Surtout, c’est une guerre dans laquelle des puissances étrangères sont intervenues sur le sol allemand, et je pense que cela a été le point de cristallisation qui a transformé l’événement en une guerre « nationale ». Evidemment cette guerre nationale a été stylisée après coup comme étant la grande guerre allemande. Il y a eu des processus de mythification au XIXe, mais aussi au XXe siècle. Je pense encore à Günter Grass, qui a écrit Une rencontre en Westphalie pour essayer de réfléchir à ce que des écrivains pourraient faire au sortir de la guerre au XXe siècle. Il a transposé la situation en 1647, c’est-à-dire au moment de la préparation de la paix. Il a d’ailleurs lui aussi contribué à mythifier cette Guerre de Trente Ans comme une guerre allemande. Il y a aussi des choses qui ont été racontées mais qui sont invérifiables. A titre d’exemple, certes il y a eu des ravages géographiques, mais le fait que les deux tiers de la population aient été exterminéssemble exagéré, d’autant plus queon ne disposait de toute façon pas de relevé démographique fiable à l’époque. Les relevés démographiques ont  été instaurés justement après la Guerre de Trente Ans, après le constat de l’existence d’un déficit dans la mesure de la population. Ce qui est sûr, c’est que ça a été une guerre extrêmement longue et cruelle qui n’a pas épargné les territoires allemands. On considère en général que c’est la dernière des guerres de religion et la première des guerres modernes, des guerres politiques. Comme je vous l’ai dit, le point de départ de cette guerre, c’est le fait que les états de Bohème aient déposé le souverain qu’ils venaient pourtant d’élire légitimement. Ils ont déposé un catholique pour élire un protestant calviniste. Par ailleurs, il se trouve aussi que le catholique Ferdinand de Habsbourg était revenu sur les concessions confessionnelles qu’il avait faites aux calvinistes bohémiens. Il leur avait interdit de tenir des services religieux dans leurs églises. Ce qui est donc important ici, c’est de montrer qu’aujourd’hui au XXIe siècle, on a tendance à vouloir opposer le fait religieux et le fait politique mais quand on parle du XVIe et du XVIIe siècle, les deux aspects sont intimement liés.

… car le pouvoir politique était un pouvoir religieux.

Oui, et les catholiques estimaient qu’ils tenaient leur pouvoir de droit divin et qu’ils étaient donc dans leur droit en imposant à leurs sujets leur religion et leur foi. Mais je ne pense pas qu’on puisse comparer cette guerre aux guerres plus tardives, si ce n’est que sur le fait qu’elle a constitué un moment identitaire très important qui a pu revenir par la suite, mais pas immédiatement non plus. Je pense que ce qui a constitué l’étape suivante, ce ne sont pas les guerres du XVIIIe siècle − parce qu’il y a eu des guerres entre Frédéric II, Marie-Thérèse notamment, avec la Pologne et la Russie − mais plutôt la première Guerre Mondiale quand les écrivains expressionnistes ont redécouvert les textes de la période du XVIIe siècle. Ils ont eux-mêmes fait une analogie entre cette Première Guerre Mondiale et la Guerre de Trente Ans, qui était la première guerre européenne du fait de l’implication de puissances étrangères. Certes sans les États-Unis, ni le Japon, mais  néanmoins une guerre où le Danemark est intervenu, ainsi que les Espagnols ou encore la France. Et puis c’est une guerre qui a provoqué une crise de conscience peut-être dans un sens nationaliste.

« Disons qu’en Allemagne sur le territoire du Saint-Empire, la Guerre de Trente Ans a fait prendre conscience de manière brutale de la nécessité d’avoir des pouvoirs politiques forts, unifiés. Des pouvoirs politiques forts veut dire une administration forte, des finances fortes et veut aussi dire une armée forte. A partir de là les conclusions ont été faciles à tirer, mais plus difficiles parfois de mettre en œuvre. »

 

Une autre différence importante c’est peut-être aussi le fait que les troupes étaient à l’époque composées de mercenaires…

Absolument. En France c’est la Révolution Française qui a changé cela. Disons qu’en Allemagne, sur le territoire du Saint-Empire, la Guerre de Trente Ans a fait prendre conscience de manière brutale de la nécessité d’avoir des pouvoirs politiques forts, unifiés. Des pouvoirs politiques forts, cela veut dire une administration forte, des finances fortes ainsi qu’une armée forte. A partir de là, les conclusions ont été faciles à tirer, mais plus difficiles parfois à mettre en œuvre. Et encore une fois, celui qui a très bien compris ça ce n’est pas Frédéric Ier , roi en Prusse (1701-1713), mais son fils Frédéric-Guillaume 1er (1713-1740) qui mit en place une armée permanente avec ce fameux régiment de géants, « die langen Kerls ».  Plus tard, son fils Frédéric II a trouvé l’armée parfaite et l’a utilisée, mais c’est vraiment à partir de la fin de la Guerre de Trente Ans, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que se met en place une réflexion pragmatique : qu’est-ce qu’un État moderne ? Comment doit-il être organisé, comment doit-il contribuer au bien-être de ses habitants ? La dernière n’était sans doute pas toujours la question prioritaire, mais le but était de trouver une solution pour assurer un pouvoir fort et stable. Il fallait donc que l’État se dote des moyens nécessaires pour assurer sa puissance.

 

Le fédéralisme allemand est-il une conséquence de la construction hétéroclite qu’était le Saint-Empire ?

Le fédéralisme allemand n’est pas une conséquence mais plutôt la continuité du Saint-Empire. C’est la suite logique de la structure éclatée, confédérale du Saint-Empire, avec le même problème fondamental, mais évidemment beaucoup moins grave qu’à l’époque, de l’équilibre des pouvoirs entre le pouvoir central et les pouvoirs régionaux, particularistes. À l’époque il y avait plus de 360 entités étatiques et aujourd’hui il y a combien de « Länder » ?

 

Un peu moins…

Un peu moins, oui. Et les relations bien sûr ont évolué ! Tout ceci a été clarifié par des textes de loi et par des principes. Les relations entre les Etats, c’est-à-dire les « Länder » et le « Bund » ont évolué dans le sens d’un libéralisme démocratique. Mais les Allemands sont toujours réticents, me semble-t-il, à accepter des régulations suprarégionales et vous voyez bien ce qui se passe dans le cas d’une directive européenne : dans ce cas, ça coince encore un petit peu plus. Je pense donc que le fédéralisme est la conséquence logique, mais je ne parlerais pas de ça en termes d’héritage.

 

Interview: Leo Rasch

 

Prof. Dr. Marie-Thèrese Mourey
Sorbonne-Université